« Nuit de Chine... Nuit câline... Sérénade au clair de lune... Sérénade des spasmes en Belgique comme sur cette route chinoise : Mille mots ne suffiront pas pour décrire mes maux ! » Mais pas question de réveiller Isabel. Pas question ! Me dominer. Me décrisper. Chasser mes appréhensions. Inspirer...Expirer... Inspirer... Espérer... !

« Le temps avide ne mange pas assez vite les secondes et les minutes de « MON TEMPS !»

Je dois me débarrasser du duvet. Avec mes bras tenter de soulever puis de le faire glisser vers le bas de ma taille. Calmement surtout. Ne pas se presser car j’ai peu de force vive dans la position où je suis. C’est la loi de la pesanteur. Et ce n’est pas du tout relatif, mon cher Einstein. C’est perceptible. Bon, j’y vais... Merde ! mes bras, j’avais oublié que mes bras étaient attachés ! Ligotés à ma demande ! Flûte de flûte : mes bras sont maintenant repliés sur mon torse et cette maudite ceinture scie mes biceps... Impossible d’étendre ces putains d’avant-bras ! Le poids du duvet est un carcan et, dans le capuchon en laine polaire, j’ai la tête en feu. Je cuit comme dans une cocotte minute. Pourquoi faut-il toujours que je me couvre de la sorte ? Parce que j’avais froid; bon sang de bon diable ! C’est aussi bête que cela. Brusquement une image s’imprime dans mon cerveau : Je suis pareil à Gregor Samsa, le personnage de la « Métamorphose de Kafka ». Vraiment, sincèrement, je suis devenu moi aussi un insecte monstrueux emprisonné par la carcasse du duvet et par cette ceinture qui déchire mes muscles... Et la touffeur est si intolérable et mon cœur cogne tant et tant dans ma poitrine bridée, elle également, par la ceinture, que je n’ai plus d’autre solution que d’appeler Isabel...

A trois reprises je murmure son prénom. Pas de réponse. J’ai envie de crier. J’ai envie de hurler son prénom. Et dans le même temps, dans le même mouvement je râle de devoir la réveiller. Contradiction. Obligation. Persécution... Un passager allume une cigarette... Concerto de ronflements à l’arrière... La sueur de mon front descend vers mes yeux... Shit de shit! Mon corps douleur n’est plus qu’un seul spasme... Si je ne crains pas la mort, je redoute les souffrances physiques et morales inutiles - j’ai assez donné de par le passé... Trop c’est trop : « ISABEL ! » Cette fois j’ai crié. D’un souffle humide et désespéré, j’ai hurlé son prénom qui a dominé le vacarme du bus qui navigue de cahots en cahots comme un navire pris dans une tempête de fin du monde. « Quoi Daniel ? Que se passe-t-il encore ? Que veux-tu ? ! » lance à son tour ma pauvre amie qui, pour une fois, dormait profondément. Pourtant, l’effet de surprise et de mécontentement passé, elle retire le duvet-carcan. Elle enlève le capuchon et ouvre ma veste polaire. Sauvé. Je suis enfin sauvé de ma cuisson à petit feu. Sauvé d’un étouffement inextricable... D’un étouffement peu glorieux...

Dans le bus la vie s’éveille. Le soleil plaque des taches de lumières vivantes sur les fenêtres embuées... Je respire calmement... Je pense à toi, mon frère... A tes propres souffrances... Je te remercie d’avoir éveillé Isabel pour moi; pour nous... Combien de fois n’ai-je pas connu de tels moments où je ne pouvais rien faire pour changer ou modifier une situation difficile ou périlleuse ? Celle que je viens de vivre s’ajoutera à une liste déjà longue. Ce n’est ni important ni dramatique. Comme le dit justement Françoise Giroud : « Il ne faut pas faire du malheur avec nos contrariétés. Ce n’est pas une règle morale. C’est de l’hygiène mentale ».

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A propos d’hygiène, rien de tel qu’une bonne douche d’eau tiède pour se sentir aussitôt un peu moins mal en point. « Bigre, j’oubliais de vous mettre au parfum. Où ai-je la tête ? Dans un nuage chinois sans doute ? » Bon, je résume. Le sleeping bus est arrivé dans les temps prévus - pas comme à l’aller où nous fûmes bloqués dans un interminable embouteillage - et, de ce fait, il est à présent 11 heures et notre trio de joyeux drilles se voit de retour à son point de départ. A Kunming-plage ! Mais oui, rappelez-vous : Kunming ce sont les voitures et les vélos qui roulent en rangs serrés et quatre par quatre... C’est le quatuor de jeunes filles qui nous interpellèrent, Thierry et moi, afin de procéder à un nettoyage approfondi de nos conduits auditifs... Ce fut aussi le fameux mage qui a prédit qu’au mois de juin j’allais remarcher ! Mais Kunming en cette matinée, en cette minute, c’est d’abord le « Kun Hu hôtel » où, pour deux nuitées, nous avons reloué une chambre de quatre lits. Et c’est ainsi qu’après la douche, je suis maintenant couché sur l’un des lits tandis qu’Isabel enlève le pansement qui recouvre ma plaie et me donne son verdict : « Daniel, malgré les longues heures du trajet où, forcément, tu as dû rester allongé plus longtemps qu’à l’accoutumée, eh bien, malgré tout, ta plaie s’est juste un peu agrandie, mais elle est d’un rouge bien vif et il n’y a pas de nécrose ! D’ailleurs, regarde par toi-même le pansement que je viens de retirer ». Je jette un coup d’œil sur le petit carré qui garde l’empreinte et les contours rosés de la blessure. Isa ne me raconte pas des salades. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat siamois ou pékinois. Tant mieux ! Je devrai, certes, suivre de près l’évolution de la plaie dès mon retour en Belgique. Mais si on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, je sais que « cette omelette chinoise » valait bien cette meurtrissure presque inévitable. D’autant plus, qu’il m’est déjà arrivé de me blesser chez moi, à mon domicile, et parfois sans trouver la ou les causes de cette blessure. Dès lors, à l’exemple de l’épreuve du bus et de mes spasmes, je relativise au maximum. Après le nursing et les mamans bobos, c’est à la terrasse d’un bon restaurant que l’on est attablés maintenant. A l’instar de la préposée de l’ascenseur qui, en nous reconnaissant, nous avait fait passer devant tous les autres clients (ce qui n’était vraiment pas son genre), les serveuses sont heureuses et empressées de prendre la commande dès les premiers sourires échangés. Ici, on peut enfin souffler. Parler de tout et de rien. Evoquer nos souvenirs communs ou découvrir des émotions gardées en soi et que l’on raconte doucement. Par bribes. Par quelques phrases ou par des silences... Isabel s’en veut car, selon elle, elle m’a répondu un peu sèchement lorsque je l’avais réveillée pour me débarrasser de l’encombrant duvet et pour remettre mes bras le long de mon corps. Mais j’ai tôt fait d’abréger ses scrupules et son sentiment de culpabilité : « Isabel, on ne va pas en faire un fromage ! Tu as réagis et c’est cela qui importe. Qui compte. Tu n’as pas été indifférente. Tu ne m’as pas laissé mijoter dans mon jus... Non, vraiment, tu n’as rien à te reprocher !... On n’en parle plus, d’accord ?» « D’accord Daniel ! »

La franchise et la manière de dénouer les crises, les tensions, parfois imprévisibles, furent la force de notre trio de Tintin. Ne jamais rester avec un regret ou des remords chevillés au cœur. Maîtriser ses nerfs pour rétablir une situation précaire... Soulager enfin, par une poignée de mots sincères et par un geste réconfortant, l’un et l’autre. L’un ou l’autre. Comme le souligne Chersteton : « Toute pensée qui ne se transforme pas en parole est une mauvaise pensée, toute parole qui ne se transforme pas en acte est une mauvaise parole ». Et ceci fut et restera la force de notre trio qui se transformera dès demain - hélas ! - de trio en duo. Toutefois, il y a encore quelques heures de répit avant cette échéance... Le jardin reposant de la pagode du temple de l’Ouest se fera un plaisir de nous revoir en son sein de verdure et de sérénité où, de surcroît, les buveurs de thé vert et les joueurs de mah-jong sont nombreux à s’affronter en des joutes pacifiques dont je ne me lasserai pas de si tôt. Aussi, je vous laisse à vos occupations. Cette dernière journée nous appartient .

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Le lendemain : 29/04/97. Gare de Kunming. 15 heures.

Hé bien oui, notre trio se transforme aujourd’hui en duo car Thierry nous quitte pour se rendre au Vietnam où, accompagné de son matériel photo et de ses rêves à réaliser (ou ne pas réaliser ?), il séjournera une dizaine de jours Pour gagner la frontière, qui sépare la Chine du Vietnam, il passera plus de 17 heures à bord d’un train qui cheminera à l’allure pépère d’un honnête tortillard. De là, en bus, en vélo, à pied; ou que sais-je encore ?, il partira à l’aventure avec pour point de chute Hanoï, la capitale du pays.

- Thierry, lorsque tu t’éloigneras vers le quai de la gare où l’omnibus ne t’attendra pas, j’aurai du vague à l’âme et de la tristesse plein le cœur... Sensible je suis et sensible tu es... Aussi, je préfère patienter à bord de ce taxi en compagnie de ce jeune chauffeur qui grignote des graines de sésame et te laisser, en tête-à-tête avec Isabel, ton amie d’enfance, qui t’accompagnera jusqu'à la porte de ton compartiment...

« Au revoir donc, Petit Prince... Comme si ce départ, comme si cette séparation n’avait pas la moindre importance pour toi, tu me souris des yeux. Mais tes bras qui m’entourent, mais tes mains qui me serrent font passer toute ton émotion et toute ton amitié que tu ne veux pas - ou que tu ne peux pas - exprimer autrement. Au plus profond de toi, Thierry, je sais qu’il y a une minuscule plage sans soleil... Une plage où les vagues n’effleurent que trop rarement les rivages blessés... Une plage où les mot et les phrases qui sont dans ton cœur sont comme autant de naufragés sur une île perdue ou oubliée des hommes... Mais je sais aussi une chose importante : Tu nages remarquablement vite et bien. Et cette île Thierry, cette île refuge, un jour tu parviendras à la quitter car, de même qu’une nuit sans étoile n’est pas une nuit sans espoir - car c’est dans le noir intime que naît la Vie - il n’existent pas de blessures anciennes qui ne se cicatrisent finalement pas au fil des ans...

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Après le départ de Thierry, Isabel et moi on se balade dans Kunmjng sans but précis. On est un peu perdus. On est déboussolés. Pendant plus de deux semaines, on a vécu à trois comme « les cinq doigts de la main ». Jours et nuits. Partageant tout. Ou presque tout. Plaisirs et ronflements. Mal aux reins et farniente. Rires et émotions. Odeurs d’encens et exhalations des pieds fatigués. Et tout à coup, nous sommes en déficit... Notre trio a été amputé d’un membre, d’un élément, d’un ami. Mais un ange bienfaiteur semble se préoccuper de notre sort. « Va-t-il atténuer nos mélancolies ? ».

« Tu entends ce que j’entends Daniel ? On dirait des cris d’enfants... » « En effet Isa, en effet, ce sont bien des cris d’enfants... ». Ma chaise a directement le bon réflexe. Elle s’avance et l’on se retrouve dans une cour de récréation d’une école primaire. Une cinquantaine d’écoliers et trois tables de ping-pong en pierre - filets compris - sont présents devant nos yeux réjouis. « On se joint à un groupe de spectateurs ? ». « Oui, bien sûr ! » Puis Isabel hésite. Va-t-elle oser ? Va-t-elle le faire ? Oui, elle ose ! Elle demande une raquette pour affronter un redoutable garnement de huit ans qui, dès le premier échange, met un point d’honneur à réussir son service. Ensuite il s’esquive pour mieux reprendre une balle rasante. Bravo ! Quelle habileté. Ha ! belle volée de la part d’Isabel ! Mais son petit rival a terrible et le public masculin le supporte par des cris et des encouragements multiples. Tonnerre de Brest ! le public féminin prend fait et cause pour Isa ! Deux camps s’opposent. S’identifient aux deux pongistes... Oh ! dommage, Isa a loupé une balle... Moi, je peste un peu de ne pas pouvoir photographier les protagonistes de cette partie mémorable que nous envierait sans nulle doute Jean-Michel Saive ! Car c’est tout simplement merveilleux de voir les enfants qui applaudissent, qui rient aux anges sous le regard soupçonneux d’un surveillant âgé, malingre; mais, néanmoins, vulnérable dans ses sentiments et même solidaire avec la communauté puisque maintenant il compte les points joués. Malheur ! les écoliers bondissent de joie... Isabel vient d’être battue à plate-coutures grâce à l’adresse de son adversaire ! Aussitôt, le vainqueur est porté en triomphe par les uns, tandis que d’autres - filles et garçons - félicitent la perdante.

Les enfants nous retiennent par les manches car ils aimeraient une nouvelle partie... « Syè syè ! » Merci à vous les enfants de nous avoir permis de nous associer à vos jeux. Merci de nous avoir reçu avec tant de simplicité et de générosité. Mais nous sommes tenaillé par le temps. (Demain, c’est à notre tour de quitter le sol chinois. Et nous devons encore aller à la poste pour faire enregistrer une grande boîte en carton qui contient des vêtements et différents objets devenus inutiles et encombrants pour le retour).

Ma chaise opère un demi-tour stratégique et c’est avec l’image des regards des écoliers - pour moitié souriants et pour moitié navrés - que notre duo se dirige vers le « Kun Hu hôtel ».

« Prolonger les adieux ne vaut jamais grand chose. Ce n’est pas la présence que l’on prolonge, c’est le départ », affirme G.V.Bibesco dans son Journal.

Je ne peux malheureusement que partager son avis...

« Moi aussi Daniel, moi aussi, je ne peux que partager son avis », dit rêveusement Isabel alors qu’un cyclo-pousse, surchargé de magnétoscopes flambant neufs, nous dépasse à petite allure. Le conducteur tient la poignée du guidon de la main gauche, pendant qu’il maintient, de la main droite, contre sa joue, un téléphone portable rouge tomate. Oui, nous sommes loin de la Chine du « Dernier Empereur ». Mais où va-t-elle cette Chine ? Dans quelle direction ? Avec quels objectifs ? Encore des questions qui resteront sans réponse. Au fond, c’est peut-être mieux ainsi.

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