Isabel ayant expliqué tout cela en anglais, gestes à l’appuis, au patron de l’hôtel et à son employé, Thierry me prend dans ses bras et hop ! je suis installé dans le véhicule tout-terrain. Sous les regards amusés d’enfants tibétains, j’envoie de la main droite des envolées de baisers à mes compères d’aventures. « Fais attention à toi Daniel », crie Isabel tandis que le Petit Prince m’adresse un clin d’œil pareil à un double arc-en-ciel. Sur ce, me revoici sur l’étroite route asphaltée qui serpente entre ciel et terre, qui serpente à flanc de montagne. Vingt minutes après avoir quitté le monastère de Jietang Songlin, la voiture entre dans la cour du « Tibet Hôtel ». Bonheur, le soleil est présent. A nous deux !

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Moins de deux heures plus tard, alors que je fainéantise dans les bras réconfortants du soleil, j’entends une voix derrière mon dos qui demande : « Tu vas bien Daniel ? » Mais oui ! c’est elle ! c’est Isabel qui est déjà de retour, qui dépose son sac photo sur le rebord d’un mur, et qui, mains sur les hanches m’avoue sans détour : « Lorsque j’ai vu la voiture s’éloigner du monastère, j’ai eu des remords... Oui, Daniel, des remords de t’avoir laissé partir tout seul... « C’est gentil Isa de t’inquiéter pour moi, c’est tout toi ça ! C’est tout ton caractère... Pourtant on s’était mis d’accord... » « Je sais Daniel, je sais, mais bon... On ne se refait pas, que veux-tu, c’est ainsi que je fonctionne. Je stresse facile, alors... Mais toi, raconte-moi ce que tu as fait, au fond tu n’as pas soif ?... »

Tout s’est merveilleusement bien passé. Tant pour me mettre en chaise que pour tout le reste. D’ailleurs, je n’en reviens pas de l’amabilité du personnel. Je n’ai pas eu à me préoccuper de quoi que ce soit. Le patron avait sûrement passé ses consignes car son employé et la serveuse tibétaine du café ont été mes anges gardiens et ils m’ont chouchouté comme si j’étais un membre de leur famille. Vu que j’ignorais le prénom de cette serveuse, je l’ai appelée « Honey ! » Oui, d’accord, Isa, avec ses longs cheveux noirs jusqu’au creux des reins, avec son visage rond et
son teint de miel acacia, elle ressemble plus à une héroïne romantique d’un roman slave qu’à une héroïne de « Alerte à Malibu ». Et encore, et encore... mais trêve de discussion ! Honey m’a demandé si je désirais du thé vert. Je n’ai évidemment pas refusé. Puis elle a discuté avec l’employé - lui, je l’ai prénommé « Tensing » - et, deux secondes après, elle débloquait les freins de ma chaise et, accompagnée de Tensing, nous sortions de l’hôtel pour faire une ballade d’une bonne demie heure. Sur ces entrefaites, le vent était complètement tombé et le soleil devenait si fort que j’ai pu enlever mon coupe-vent. Le plus surprenant, c’est que Honey poussait ma chaise comme si elle faisait cela depuis toujours ! Qui sait... dans un autre karma, dans une autre vie, elle a peut-être rencontré et aimé un gars handicapé ?... Oui, je perds le fil de mes explications... Donc, après notre promenade, à ce propos, il n’y a pas grand chose à voir dans les environs : une habitation ici ou là ; de grandes étendues de terres, des champs ou des pâturages probablement ?... Evidemment, nous sortons juste de l’hiver... « Tu disais Daniel ? ! » Je disais, Isa, que par la suite nous sommes revenus dans la cour de l’hôtel où le patron m’a conduit dans ses appartements privés juste à côté du café. Je n’en revenais pas ! Il dispose d’une immense pièce de séjour avec bar, aquarium et baie vitrée qui donne sur les montagnes... Il m’a fait comprendre que je pouvais attendre dans ce superbe endroit, mais j’ai remercié poliment et Honey m’a réinstallé ici où, une fois de plus, je profitais pleinement de ma chance et de mon bonheur !... Mais... Isabel, où est Thierry ?

- Il est encore au monastère. Un moine allait l’initier lorsque je suis partie... En tous les cas, Daniel, tu n’as pas dû avoir le temps trop long sans nous !

- Je ne vais pas t’affirmer le contraire Isa. Cela dit, à cause de moi, tu as loupé une initiation au bouddhisme; alors que Thierry, lui...

- Bah ! il fallait faire un choix et je l’ai fait. On ne va pas en faire un fromage. Et puis, que dirais-tu si je te proposais de déjeuner ? Il est presque deux heures et je suis affamée !

- Eh bien je te dirais, je te dis : « Okay ! mais à ta place je ne prendrais plus une spécialité maison... Hier au soir, on était loin d’un plat de chez « Comme chez soi!... »

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Le même jour, en fin de soirée...

Je suis obligé de mettre le turbo pour conter la suite de nos pérégrinations car, en ce moment, Thierry et Isabel bouclent nos sacs à dos afin d’être fin prêt demain matin pour le départ. « Quel départ ? » Demain on fait marche arrière. Demain on rebrousse chemin. Demain, avant la pointe du jour, commencera le grand galop du retour vers la Belgique ! En attendant, flash back sur les événements de cette après-midi.

Dans la cour de l’hôtel, Isabel avait installé une table basse et Honey, la serveuse tibétaine, nous avait concocté un repas simple et assimilable pour nos estomacs fragiles. On avait brossé un bref bilan de notre voyage et il fallait se rendre à l’évidence : on ne pourrait pas réaliser le projet qui nous tenait particulièrement à cœur. Nous rendre jusqu'à Lhassa, capitale du proche Tibet. A deux doigts du but, le manque de temps ajouté au manque de moyens financiers faisaient échouer notre objectif final... Une autre fois peut-être ? Un nouveau défi à relever !

Entre temps, Thierry était revenu du monastère. De son initiation bouddhique, il ne fournissait aucun détail. Rien. Une tombe vivante. Il arborait juste le sourire énigmatique et joliment gêné de la Joconde. Gêné et émotionné, je le fut peu après. Le vieux moine avait offert une hatta - une écharpe en soie blanche - en guise de cadeau et d’intronisation. Pour moi, ce n’était pas futile. Ce n’était pas un vulgaire morceau de chiffon. Aussi, lorsque le Petit Prince me demanda si, à mon tour, j’acceptais de recevoir de ses mains la précieuse écharpe de soie et lorsque, ayant répondu par l’affirmative , il mit effectivement la fragile hatta autour de mon cou, je me senti tout à coup plus proche de mon ami Thierry et de la communauté de moines et de moinillons avec lesquels, dans la matinée, j’avais associé et uni mes prières à leurs mantras sacrés. Tel Tintin au Tibet, j’allais quitter Zhongdian avec une hatta : « La fiction se confondait avec la réalité et vice-versa... ».

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Avant l’heure du souper, Isabel proposait une dernière escapade pour découvrir un marché spécifique à la région. Pour mes yeux d’européen, il l’était : spécifique ! Des étals surchargés de quartiers de viande noirâtre. Des oreilles séchées et rabougries de yacks - ajoutez les odeurs fortes et piquantes des eaux de ruissellement et d’autres déjections animales et humaines. Aspect de tout ce qu’il fallait pour faire bouillir la marmite d’une famille. Mais si la marchandise ne payait pas de mine, les maraîchères, elles, nous offraient leurs mines joviales et souriantes. Oui, riant aux éclats en nous vendant une main de bananes. Riant de bon cœur car la marchande ajoutait une seconde main de bananes et ceci sans débourser un yuan de plus ! Et s’il y avait des endroits où il fallait se pincer le nez ou ne plus respirer, plus loin je pouvais respirer à plein poumon le parfum des fruits frais, des légumes verts et des racines tarabiscotées du ginseng. En revenant vers l’hôtel, cheminant toujours dans de larges rues désertes, des rues tristes, inesthétiques et sales, deux gamines de dix ans, jolies comme des cœurs, faisaient un pas de conduite derrière nous. Puis elles se décidaient à venir à la hauteur d’Isabel pour lui remettre des caramels mous à l’arôme de fraises. Et pendant qu’Isa déballait le caramel rose de son papier d’emballage, me revenait à l’esprit l’image de ces écolières de Kunming qui, ayant entouré ma chaise pour être photographiées, avaient toutes fait le signe « V », le signe de la victoire avec l’index et l’annulaire, comme pour nous faire comprendre qu’elles étaient heureuses d’échanger quelques mots en anglais avec un trio d’étrangers. Moi, j’avais été heureux d’accepter un caramel aux fraises qui avait, la symbolique en moins, autant de valeur et d’importance que l’écharpe de soie de Thierry ou les découpes de papier du Dentellier de Lijang.

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Bon, il est plus que temps d’aller me coucher. Demain, à 5 heures du matin, Honey ouvrira le café spécialement pour notre trio afin que nous puissions prendre un copieux petit déjeuner avant le départ pour la gare routière de Zhongdian... « Oui, bonne nuit Thierry ! A toi aussi Isabel - et n’oublie pas de faire sonner le réveil pour 4 h 15 !... »

Le lendemain matin (27/04/97).

« Adieu Honey ! je n’aurai pas eu le temps suffisant pour te conter fleurette !... Adieu Tibet Hôtel... Mon passage ici aura été un coup de vent ! ... Mais j’espère qu’un jour ou l’autre, un vent favorable me poussera dans le dos afin de pouvoir venir, afin de pouvoir revenir boire un thé vert en ce café que notre trio de Tintin quitte à la minute même pour rejoindre la gare routière de Zhongdian... »

... et maintenant c’est un vent piquant qui brûle mes paupières encore gonflées du manque de sommeil. Hé oui, des contractures particulièrement vicieuses m’ont ennuyé une grande partie de la nuit. Mais passons ! On s’active. Pas le temps de m’épancher sur mon sort il faut monter à bord du bus local pour six ou sept heures de trajet. Destination ? Lijang ! « Rappelez-vous : La place Mao où trône la monumentale statue, la vieille ville où nous fîmes la connaissance du Poète et de monsieur Xuan Ke, le conservateur du musée. Eh bien, un peu moins de 200 kilomètres nous séparent encore de cette ville où nous ferons une courte escale. Pour faire face au froid extérieur et pour affronter l’atmosphère certainement hivernale du bus frigo, j’ai ajouté deux éléments vestimentaires en plus à ma panoplie d’explorateur du grand nord : un passe montagne bleu marine de l’armée belge et une grosse paire de chaussettes en laine (modèle Baden Powell !). Hormis mes yeux et mon nez de Cyrano, il n’y a plus une parcelle de peau nue que le froid matinal puisse agresser. Sur ce, aucun commentaire sur la route. Elle n’a pas changé en si peu de temps - sauf, cela va de soi, si un tremblement de terre farceur à fait des siennes au cours de ces dernières heures... A bientôt donc : je tombe de sommeil... (Isabel a sa tête sur mon épaule droite, elle m’a devancé. Thierry pique lui aussi un petit roupillon).

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Gare routière de Lijang : 13 h 30. Le trajet s’est déroulé sans impondérable. Tant mieux. Et nous voilà maintenant dans le hall du « Red Sun hôtel » situé sur la place Mao. « On aimerait une chambre pour une heure ou deux, please. Juste le temps nécessaire pour faire un brin de toilette et pour se changer... « Banco ! La réceptionniste et le personnel nous ont reconnu (ce n’est pas chinois), et l’on dirait qu’ils sont sincèrement contents de nous retrouver. Ils peuvent même nous louer une chambre à neuf lits... « Syè syè ! merci merci ! Ce sera parfait », affirme Isabel alors que Thierry me conduit déjà vers l’ascenseur.

Dans la chambre, spacieuse à souhait, une jeune employée change la literie tandis qu’une autre récure le sol à grande eau. Moi, je suis vite allongé sur un lit car ma vessie doit être vidée. Thierry soulève mon bassin et Isa me déculotte. L’urinal est entre mes jambes et, au moment, où les doigts d’Isabel percutent l’endroit où se trouve ma vessie, les deux employées laissent choir draps propres et torchon mouillé pour prendre la poudre d’escampette les yeux subitement débridés de stupeur. Elles étaient curieuses. Ma foi, leur curiosité est bien récompensée ! Après cela, Isa me fait une toilette sommaire et Thierry m’aide à enfiler un propre T-shirt. Puis je me détends sur le lit pendant que mes deux amis arrosent leur corps de l’eau tiède d’une douche plus que nécessaire. Un coup de peigne passé dans nos tignasses plus tard, et nous voici en chemin pour les ruelles pavées de la vieille ville de Lijang. On va déjeuner dans une gargote où nous avons nos habitudes. Le ciel est d’un gris-orage. Il fait frais mais nettement moins froid qu’à Zhondiang. On se régale une nouvelle fois « du baba », d’un sandwich naxi accompagné d’un thé noir au miel ; servi par le monsieur entre deux âges, au dos voûté et qui est d’une gentillesse irréprochable. « Quoi ? il est déjà 16 heures, constate Thierry. Fichtre ! le spleeping bus pour Kunming démarre dans une heure ». On met les bouchées doubles pour regagner le « Red Sun hôtel », où nos bagages sont restés à la consigne. On presse le pas ! on presse le pas ! Essoufflé notre trio de Tintin arrive enfin à la gare routière... Extra, le bus est bien au rendez-vous et nous aussi !

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Oui, le bus est là. Mais pour m’installer sur ma couchette cela ne va pas être une partie de plaisir. En deux mots : comme pour l’aller, ce véhicule préhistorique est équipé de couchettes superposées. Il y a cependant deux changements notoires. Primo, ce sont des couchettes individuelles - Isa et moi, nous ne partagerons plus la même couche. Deusio, il y a une rangée supplémentaire de lits au milieu du bus. Ajoutez des échelles encombrantes, fixées aux montants. Un plancher à ne pas regarder avec trop d’attention tant il est glissant, tant il reluit de crachats et d’autres choses immondes ; et, lorsqu’il faudra me porter jusqu'à la sixième couchette (celle du dessous, heureusement), qui se trouve, non pas près de l’entrée, mais aux deux tiers du bus, eh bien, autant vous dire, que ce sera aussi facile et aisé que de faire entrer un éléphant nain dans une bouteille de Coca-Cola ! J’ai cependant un truc génial. Imparable. Dans une vie précédente, dans un karma assez récent, je fus un habile contorsionniste au grand « Cirque Barnum ». Dès lors, mes deux assistants de ce jour, Thierry et Isabel, jouent de mes coudes et de leurs coudes, crient et jurent un bon coup pour que les curieux dégagent le passage dans le couloir, et c’est ainsi que je suis maintenant installé sur l’étroite couchette qui, confort suprême, a un dossier inclinable !

Sur ce, Isa a une place à ma gauche (donc côté fenêtre). A ma droite il y a une petite dame boulotte qui partage sa couche avec deux touries de vin rouge et trois ballots de coton qui ne laissent que peu de place à la passagère. « Et Thierry ? » Thierry, il est à l’arrière du bus sur une couchette du haut. Bon, il y a un problème à résoudre... Je ne sais pas allonger mes bras le long du corps par manque de place. Je peux les croiser sur mon ventre mais dans peu de temps j’aurai des crampes au niveau des biceps, et, comme un fruit pourri qui tombe de l’arbre, mes deux bras ankylosés glisseront et mes mains se retrouveront dans la mélasse qui macule le sol. Une minute de réflexion et j’appelle Isa pour tenter de résoudre ce problème : « Isabel, j’aimerais que tu cales mes bras le long de mon corps , puis que tu les maintiennes en place avec la ceinture en velcro. De cette manière, je n’aurai pas d’ennuis au cours de la nuit ». : « Bonne idée Daniel ! Je vais par ailleurs te mettre l’autre ceinture autour de la taille car je n’ai pas envie de te retrouver par terre lors du trajet. On connaît l’état des routes chinoises... En plus, avec tes contractures, il faut faire attention... Je vais enlever ton passe-montagne et à la place je te donne mon capuchon en laine polaire. Tu seras mieux protégé des courants d’air. Ah ! on se met en route pour Kunming. Si tu as soif, si tu as faim, je ne suis pas loin », conclut Isa qui regagne sa couchette.

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Et les heures passent ponctuées par les cahots de la route et par deux « arrêts pipi ». Il est minuit maintenant et comme ma vessie a été vidée, il est temps pour moi d’essayer de trouver mon sommeil. Isa me couvre d’un épais duvet kaki (tout nouveau, tout propre ) qui monte jusqu'à la hauteur de mon nez. Quant au capuchon en laine polaire, je demande à mon amie de le rabattre sur mes yeux pour faciliter mon endormissement.

« Bien..., amis Lecteurs, si vous êtes toujours avec moi (quel courage) je vous souhaite la bonne nuit et vivement demain matin et l’arrivée à Kunming !...

. . . . .

Quelque part au milieu de ma nuit et sur cette route chaotique que je ne vois pas, que je ne regarde pas, car je dors profondément, quelque part au milieu de rien : des spasmes commencent à monter le long de ma jambe gauche puis ils progressent en direction de mes reins et de mes bras. Désormais mon réveil est programmé. Désormais, lui également, il est en route... J’essaye cependant de ne pas fixer mon attention sur mon corps qui est secoué et cravaté de toutes parts et qui semble vouloir faire péter les deux ceintures qui le tiennent fermement... Oui, j’essaye...

Je suis maintenant tout à fait hors de ce sommeil qui était pourtant bien agréable... Faut dire que sous mes vêtements et sous l’épais duvet kaki, j’ai de plus en plus chaud. Je transpire et je suis comme un bœuf qui tracte une charge trop lourde...

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