« Je crois que si lon regardait toujours les
cieux, on finirait par avoir des ailes » . Gustave Flaubert.
Avant de minstaller à coté du chauffeur, jaimerais
vous confier que je suis fasciné de découvrir un ciel bleu
pervenche presque transparent. Un ciel bleu pervenche dune
pureté si extraordinaire quil constitue un écrin
incomparable pour un soleil jaune citron. Pour un soleil qui
nest pas encore arrivé à réchauffer tout à fait ma
charpente frileuse, mais qui, toutefois, est parvenu à allumer
toute la palette de ses feux bénéfiques dans mon moral qui est
désormais au zénith, qui est désormais chauffé à blanc .
Enfin, autre point positif du début de cette journée, de
larrogance de la veille au soir, le personnel de
lhôtel est passé à une amabilité et une gentillesse
extrême. Ce changement dattitude sest opéré en un
temps record et si jen ignore les raisons réelles, notre
trio ne peut que sen féliciter. A présent, mille sabords,
en route pour le monastère. Je me demande si les moines sont
pareils à ceux rencontrés dans « Tintin au Tibet ?... »
. . . . .
Létroite route asphaltée serpente à flanc de montagne.
Entre ciel et terre. Le parcours dure environ vingt minutes et
nous voilà à lentrée du monastère Jietang Songlin. Une
solide bâtisse de pierres, aux murs impressionnants
dépaisseur et aux multiples toits plats, enclose dans un
rectangle de murailles blanchâtres.
« ACTION » lance Thierry. Et mon transfert du véhicule à ma
chaise est! Ha ! un groupe de cinq ou six touristes se
retournent, étonnés de notre présence en ce saint lieu. Les
faciès se renfrognent comme sils venaient de voir
labominable homme des neiges accompagné de sa famille...
Heureusement, des visages sombres, typiquement tibétains, nous
sont nettement plus favorables. Derrière les sourires arborés,
parfois drôlement édentés, je ne lis ni jugements
péremptoires, ni préjugés, ni tartuferies. A la place, un
responsable du monastère, petit et râblé, le visage construit
tout en plis irradiant de chaleur humaine, écarte prestement les
importuns personnages dun geste vif de la main. Puis il
nous dirige vers le hall du cloître. De hautes marches barrent
le passage... Mais jai une équipe de choc ce jour ! Le
patron et lemployé de lhôtel soulèvent ma chaise
et me portent jusque dans lune des salles du monastère.
A présent, il faut se décider sur le choix du retour. Soit
notre trio regagne ses pénates à pied. Soit on vient nous
rechercher en voiture. « Que décides-tu Daniel ? » me demande
Isabel. « Je te propose ceci Isa : « Je sais que Thierry et toi
vous avez apporté tout le matériel photo et que vous comptez
rester une bonne partie de la journée sur place. Pour ma part,
jaimerais autant, si cest possible, que lon
vienne me reprendre en voiture dans une heure ou deux. Je
minstallerai dans la cour de lhôtel, dans un endroit
où le soleil donnera, et jen profiterai pour me détendre
et pour me relaxer en compagnie de mon bouquin . » « Mais,
Daniel, on ne va pas tout de même te laisser tout seul ... Et si
tu as besoin de quelque chose ? » « Eh bien, il y aura le
personnel de lhôtel pour maider et que veux-tu
quil marrive de grave et dimportant Isa ? Non,
vraiment, jinsiste... Que chacun de nous profite au maximum
et à sa guise de cette journée ! »
(A vrai dire, je ne me sens pas encore suffisamment en forme,
physiquement parlant, pour affronter un retour au pas de
promenade. Je ne connais pas la haute montagne et je la crains
énormément. Au café, tout à lheure, jai entendu
une conversation entre les clients américains. Lun
dentre eux semblait bien au fait des sautes dhumeur
de la météo locale. « Un ciel bleu et clair, comme
aujourdhui, peut sobscurcir en moins dune demie
heure. Le vent se lève ensuite et il peut neiger sans
discontinuer pendant des heures, voire des jours », avait
conclut « Indiana Jones », qui devait savoir ce quil
avançait, car malgré son allure daventurier il nous avait
confié quil avait été à « Lacadémie militaire
de West Point ». Comme je suis toujours assez prudent, lucide et
réaliste, je ne tiens pas à être pris dans une tempête de
neige ou dans un crachin qui me mouillera jusqu'à la moelle des
os . Les contraintes de mon handicap moblige à refuser les
défis où le risque dy laisser des plumes est plus
important que le plaisir et le bonheur que je pourrais
éventuellement remporter. Savoir assumer « mes possibles » est
et restera mon credo et ma ligne de conduite.) Et cest de
la sorte que dans deux heures on me reconduira à lhôtel.
. . . . .
« Le plus beau sentiment du monde, cest le sens du
mystère. Celui qui na jamais connu cette émotion, ses
yeux sont fermés ». Einstein.
Mais pour le moment il nest pas encore question de
repartir. Pour le moment Isabel pousse ma chaise dans une salle
austère, froide et éclairée avec parcimonie. Thierry, lui,
place son appareil photo sur un triple pied télescopique afin de
pouvoir prendre des clichés densemble. (Oui, il a demandé
lautorisation au sympathique responsable et il est aussi
discret quune éminence grise au Vatican envoyé en mission
secrète.)
Dans la salle, cest un dénuement, cest une quiétude
propre au silence et au recueillement que lon sent battre
presque à fleur de peau... A fleur de cur... Un dénuement
nécessaire pour mieux apprendre et comprendre les mantras, les
prières sacrées du bouddhisme, que murmurent les moines et les
moinillons tout en regardant dun air franchement curieux et
un peu ébahi « létrange personnage que je dois
représenter à leurs yeux... ». Mais dans ma tête une
quantité de questions et dinterrogations muettes se
bousculent également... Assis en tailleur sur de longs tapis
colorés ornés de dessins géométriques, les moines sont
enveloppés dans une ample robe grenat qui porte le nom de «
chuba ». Disposés en deux rangées qui se font face, ils
forment une petite assemblée dune douzaine de personnes.
Il fait si frais et lhumidité si est palpable, si tangible
que certains dentre eux ressemblent à damusants
fantômes vu que leur tête est encapuchonnée dun large
pan de leur chuba. Je regrette de ne pas pouvoir comprendre les
prières quils psalmodient... Sagit-il de la
célèbre formule sacrée : « O mani padme hun » qui signifie
« Salut à toi, joyau du lotus ? » Sagit-il dun
cours enseigné par ce « religieux » corpulent, au crâne rasé
de près, aux traits particulièrement hâlés ?... Je
lignore et, en fin de compte, ce nest guère
important : je ne suis ni ethnologue ni théologien. En revanche,
je constate que les moines ici présents ne pratiquent pas la
lévitation et quils ne sont pas coiffés des bonnets
jaunes en demi lune, comme dans les aventures de « Tintin au
Tibet ». Mais il nest pas question dimportuner plus
longtemps ces religieux dans leurs « occupations journalières
» qui relèvent pour moi dun ascétisme proche dun
indéniable mystère... Et cest sur la pointe des pieds
quIsabel me conduit dans le fond de la salle.
Au pied dun immense miroir quadrangulaire serti dans un
cadre doré en forme de pétale de lotus, je découvre,
émerveillé, un imposant autel sur lequel sont étagés
plusieurs dizaines de « hattas » - des écharpes de prière -
en soie blanche et en tulle. Dautres objets variés et
hétéroclites minterpellent aussi. Il y a par exemple ces
deux tibias croisés surmontés dune tête de mort peints
sur un tableautin noir... Il y a des fleurs artificielles
décolorées qui débordent du col étroit dun maigre vase
en plâtre brun... Enfin, voyez avec moi, ce gros bouddha hilare
de piètre facture qui est environné de coupelles en cuivre
martelé et dune inattendue théière cabossés... Mais ce
qui retient avant tout mon attention se sont les flammes
orangées et tremblantes des lampes à beurre -
léquivalent de nos cierges déglises - et pendant
quIsabel mavance à moins de cinquante centimètres
de lautel, je songe à la prière bouddhique qui dit : «
Puisse ta lumière de la connaissance surgir en moi et en tous
les êtres, dans cette vie et dans les vies suivantes ».
Acquérir la connaissance et la sagesse... Jessaye,
jessaye... Vaste programme cependant ! Quant aux cycles des
karmas, des réincarnations successives... chaque chose en son
temps et à son heure. Pour avoir vu de près le visage de la
mort, pour avoir senti sa terrible griffe qui tentait de
marracher la vie lors de la nuit noire de mon accident, je
ne la crains plus, la grande Faucheuse ! Mais , dans
limmédiat, il ny a pas le feu au lac : rien ne
presse !
Pour lheure, Isa glisse le bout des doigts de la main
droite dans une jarre joufflue posée sur un rehaussement du sol,
puis linstant suivant, elle humecte nos deux fronts
dune eau glacée en une double communion de purification et
damitié qui ne doit rien au bouddhisme ou au
christianisme, mais, plus simplement, à une « aspiration et à
une paix de lâme ». Pour terminer, comme je le fit au
Temple de Yuantong de Kunming, je prie pour les êtres aimés, et
plus spécialement en cette radieuse matinée, voulant aussi
respecter une importante promesse, je demande à tous les «
Dieux de lUnivers » davoir la bonté et la
générosité de se préoccuper du destin dun petit enfant
dont les premiers pas dans la vie future sannoncent,
peut-être, comme un périlleux chemin de croix...
- On continue notre visite Daniel ? » demande Isabel à mi-voix,
émue et touchée comme je le suis par la sérénité de ce saint
lieu.
- Bien sûr, Isa, bien sûr... Dailleurs voilà Thierry qui
vient nous rejoindre !...
. . . . .
On sort de la salle du cloître pour emprunter une enfilade de
sombres couloirs où les courants dair règnent en maître.
Puis, derrière une porte à double battants, ma chaise se
déplace sur une terrasse qui surplombe une vaste cour
intérieure pavée de grandes pierres en forme décailles
de tortue. « On temmène plus bas ? » dit Thierry en
déposant son matériel photo dans langle dun mur. Il
y a une trentaine de marches plus raides et abruptes quun
escalier mécanique installé dans une grande surface. Mais on
est si bien rodés maintenant pour mes différents transferts que
je suis déjà dans la cour !
Un vent glacial fouette et avive le sang de mes joues mais je ne
me plains pas car cest un enrichissement supplémentaire
que de pouvoir contempler, en avant-plan, les constructions
annexes du monastère : les maisons carrées, aux toits plats
comme la paume de la main, aux façades enduites dun
crépis laiteux qui met en valeur les quadrillages vert cerfeuil
des croisillons des fenêtres. Plus loin, une galerie couverte,
une sorte de déambulatoire - dont les murs en lattis sont
enjolivés dune fresque représentant un bouddha auréolé
de fleurs de lotus et de diagrammes cosmiques - longe le côté
droit dun édifice de moindre importance mais plus trapu. A
lopposé de la cour, il y a un éparpillement de grosses
pierres rousses et beiges, dominé par un monolithe érodé -
quelle est la signification de ces concrétions pierreuses ?
Encore une question sans réponse... Enfin, en regardant les mats
qui soutiennent les fils ou les câbles électriques (ils sont
tous plantés de biais) mes yeux marrons accrochent un horizon de
collines et de pics enneigés. Et derrière cet horizon se
découpe un autre horizon de lointaines montagnes! En
arrière-plan, la mer bleue du ciel, avec ses flots de nuages
moutonneux, épouse intimement les douces courbes mamelonnées
des gorges et des vallées encaissées tandis que le soleil joue
astucieusement de ses rayons pour inventer et créer - le temps
dune minute ou dune heure - des ombres bleuâtres qui
se perdent et se retrouvent au milieu dun dédale de
crêtes situées à plusieurs centaines de mètres du
monastère...
- Tu rêves Daniel ? dit Isabel en souriant.
- Oh oui , tu peux le dire Isa. Je rêve et je plane les yeux
éveillés . Le décor est grandiose et je tiens à
tembrasser, oui, maintenant !, tembrasser pour
mavoir emmené jusqu'à cet endroit qui représente le bout
du monde. Certes, dans chaque continent, et pour chacun de nous,
il y a ce fameux bout du monde que lon espère découvrir
un jour ou lautre. La quête du Saint Graal en quelque
sorte... Ou la quête de lAlchimiste... Nempêche, je
ne céderais à personne la place qui est la mienne en cette
matinée. Et puis, je noublie pas Thierry ! Sans lui, il
ny aurait pas eu ce voyage... Aller, Thierry, à toi aussi
un baiser sur les deux joues, on forme une sacrée équipe à
nous trois !... « Et nos aventures ne sont pas encore
terminées, Daniel », ajoute avec raison le Petit Prince.
- Ah ! mais voilà des moinillons qui viennent dans la cour,
constate Isabel.
En effet, un groupe détudiants » (seize ou dix-sept ans
environ) sapprochent de notre trio de Tintin. Bonheur !
Encore un autre aspect de la Chine... (Ou du Tibet ? ) Je suis
frappé par leurs cheveux taillés en brosse où le noir
éclatant réalise un contraste heureux avec le teint
étonnamment clair de leurs jeunes visages. Moi, je suis habillé
comme Adrien de Gerlache bloqué à bord de la Belgica lors de sa
mémorable expédition en Antartique; alors que ces moinillons
courent pieds nus (hormis des socquettes pour certains) dans des
sandales en cuir naturel.
Quelle trempe ! Dans la galerie couverte, lun deux
sadosse à un pilier de bois dun rouge délavé. Ma
parole : on dirait que sa chuba, sa robe monastique, on dirait
quelle est dépourvue de manches car il dissimule ses bras
nus sous un épais châle de laine... Franchement, jadmire
son courage. Son stoïcisme ! Intrigué, lui également, il nous
observe en catimini... Sourire timide... Puis le vernis
compréhensible de la gêne craque. Se fend. Et satisfait du
résultat de lexamen, il se joint enfin à notre trio . On
échange les salutations dusage qui expriment, comme à
laccoutumée, lessentiel : le respect mutuel de
lautre. Lamitié sincère. Et je suis bien incapable
de dépeindre ma joie et ma fierté lorsquil accepte que je
me place à ses côtés pour immortaliser cette rencontre par le
bref déclic que vient démettre lappareil photo
dIsabel !
. . . . .
Les autres endroits du monastère sont inaccessibles aux roues de
ma chaise. Aussi, Isabel et Thierry seront-ils une nouvelle fois
mes yeux et mes oreilles pour me raconter par la suite. De plus,
je noublie pas quils sont photographes de métier.
Jaurai dès lors des souvenirs concrets dici quelques
mois. Heureusement, pour une poignée de jours encore, nous
sommes toujours en Asie. Au fait : « Ai-je le mal du pays ? »
Non, pas vraiment. Mes parents, ma famille, cest autre
chose... Loin des yeux ne veut pas dire loin du cur. Au
contraire ! En vérité : je vis pleinement ce périple. Et
jessaye surtout et avant tout dêtre le moins
encombrant, le moins casse-pieds pour mes deux compagnons. Ceci
nest cependant pas facile. Il y a des situations banales ou
cocasses où il mest pénible de devoir demander sans cesse
une aide ou un service; mais je nai pas souvent
dautre choix à ma portée. « Allons ! Daniel, me dit une
petite voix, regarde encore un peu le panorama qui soffre
à toi ! Fixe tous les détails dans les racines de ta mémoire
afin de les faire jaillir de ta matière grise lorsque ton
cur sera habité de tristesse ou de mélancolie... » Tu as
raison, petite voix ! Il nest pas nécessaire de se
culpabiliser du soir au matin...
Tiens ! il y a un fait, ou plus exactement, une absence, que je
constate seulement maintenant : dans les sillons du vent, il
ny a pas lombre dun seul drapeau de prières.
Etrange... « Lorsquun Tibétain imprime ces drapeaux et
les met à flotter dans le vent, il pense : « Où que vole le
vent qui passe sur ces prières, puissent tous les vivants être
délivrés de la souffrance et des causes de la souffrance.
Puissent-ils connaître le bonheur et les causes du bonheur ».
Or, ici, sur les toits du monastère de Jietang Songlin où sur
les murailles blanchâtres de cet important complexe bouddhique,
il ny a pas de drapeaux ! « Ne sont-ils pas encore hissés
en haut des hampes ? Suis-je aveugle ?... Ou bien sagit-il
dune interdiction des autorités chinoises ? » Les moines
et le bouddhisme sont tolérés. Simplement tolérés ! Ce
constat est peut-être le début dune réponse à mon
interrogation... Décidément, il nest pas aisé de passer
de lautre côté du miroir pour essayer de décortiquer les
multiples aspects et visages du « Céleste Empire ! ».
. . . . .
Le sable du sablier du Temps narrête pas de couler...
A présent, comme il a été convenu deux heures plus tôt, je
vais regagner le « Tibet Hôtel » en voiture alors que Thierry
et Isabel resteront au monastère ou dans les alentours.
Toutefois, avant de prendre la route, avant de membarquer
en compagnie détrangers - quils soient tibétains,
belges ou congolais, importe peu - je dois massurer
quil ny aura pas de problèmes pour minstaller
dans ma chaise. Avec quelques recommandations et quelques
conseils, on évite les mésaventures et lon minimise les
risques daccidents. Bon, si vous me suivez, voici ces
suggestions. Primo : A laide dune sangle en velcro,
il faut attacher ma cheville droite au cale-pied afin que ma
jambe ne glisse pas sous leffet de contractures inopinées.
Deusio : Jai pour habitude (et par précaution)
denrouler mon bras gauche derrière la poignée de ma
chaise . De la sorte, je peux enserrer le montant dans le pliant
de mon bras (comme une boucle) et, sil y a un choc
imprévu, je ne risque pas de tomber vers lavant et de me
taper la tête sur le sol. De plus, je peux mieux me bloquer, me
caler, ou me « remettre en place », simplement par la traction
de mon biceps autour du montant. (Toutefois, vu que je suis
habillé comme un bonhomme Michelin, il faudra me donner un coup
de pouce pour que je puisse accrocher mon bras - « Merci ! »).
Tertio : il ne faut pas oublier de placer le coussin anti-escarre
de la bonne manière (hé oui, il ne faut pas confondre «
lavant avec larrière »). Fin des explications !
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