« Daniel, veux-tu une tablette de chocolat ? » me demande Isabel. « Je ne dis pas non Isa. Excellente idée même, car j’ai un petit creux ! » Oh, certes, ce chocolat pâteux n’est qu’une pâle copie du bon chocolat belge, mais il est néanmoins plaisant de grignoter une petite friandise qui rappelle, même de manière imparfaite, les douceurs sucrées et les saveurs alléchantes d’une succulente barre de chocolat noir ! Du coup, j’ai nettement moins froid... C’est qu’il faut dompter son moral pour tenir le coup dans ces cols en épingle à cheveux où les glissements de terrains et les éboulis sont la cause de ralentissements et d’arrêts fréquents. Réguliers. Hé oui ! il faut avoir les tripes bien accrochées pour supporter les cahots de cette autre route qui ressemble plus à une plaine de manœuvres pour tankistes débutants qu’à une plane autoroute européenne ! D’ailleurs, le Petit Prince, vient de qualifier notre parcours de : « ROUTE INFERNALE ! » lui qui sort rarement ses griffes pour se plaindre, c’est plus que significatif : C’est éloquent...

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J’observe les paysages qui défilent au fil des kilomètres et je remarque d’importants changements : les champs et les rizières décroissent au fur et à mesure que croissent des collines pelées aux pieds desquelles des tapis d’une terre brunâtre s’étalent passivement dans un vague horizon grisâtre. Et tandis que les habitations se raréfient à l’extérieur, il fait de plus en plus frisquet à l’intérieur du bus frigo !... Il faut dire que l’altitude de Zongdiang est de 3200 mètres. Ceci explique probablement cela. Moi qui n’ai jamais voulu prendre des vacances en haute montagne car je ne supporte pas les basses températures, quand je constate maintenant qu’il y a des tertres figés par le gel et des ravines comblés d’une belle neige brillante et que, d’après Isabel : « Il semble faire plus froid encore qu’il y a deux ans » (lors de son repérage des lieux effectué au mois de janvier), eh bien, si je suis loin d’être inquiet ou préoccupé, j’ai néanmoins l’indéniable certitude que, cette fois, je vais vraiment sortir des sentiers battus et qu’il me faudra assumer quoi qu’il arrive...

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Zongdiang terminus : « Tout le monde descend ! »

J’y suis donc, dans cette petite cité à prédominance tibétaine (plus quelques Bai et des Naxis). Avec aussi les Han (les chinois) qui colonisent cette région du sud-ouest du Yunnan comme ils colonisent en toute impunité le Tibet. Une consolation, si c’en est une, la ville est désormais ouverte aux étrangers depuis 1992. « Est-ce un signe positif pour les autochtones ? Comment apprécier ce geste à sa juste valeur ? Comment savoir ? Mais chaque chose en son temps Daniel ! Pour l’instant, on débarque du bus. »

La gare routière : une bâtisse grise ouverte aux quatre vents... On regarde notre trio avec des yeux ronds comme des soucoupes ou complètement inexpressifs. Ce n’est plus « Danny au pays du Lotus Bleu. C’est Danny au Tibet !» On sort du hangar... Il fait entre chien et loup. Tandis qu’Isabel pousse ma chaise d’un pas alerte et que Thierry jongle avec nos bagages afin d’éviter une avalanche de sacs sur le sol - vierge de neige heureusement - je me sens aussi dépaysé qu’un esquimau qui se retrouverait parachuté de but en blanc sur l’une des plages ensoleillées de Copacabana ! Soleil et exotisme brésilien en moins. Grâce à Dieu, j’ai enfilé un chaud pantalon de training et non pas un inconfortable string fluo (mais ce n’est pas mon genre !).

Cela dit, le froid est sec, piquant, brûlant. A chaque expiration, un petit nuage blanc manifeste son éphémère présence devant ma bouche. « Tu tiens le coup Daniel ? » dit la voix d’Isabel derrière ma nuque. Ma tête dodeline de haut en bas. Dents serrées, je marmonne : « Oui, très bien. Ne t’inquiète surtout pas Isa, tout va très bien ! » Et pendant que nous marchons maintenant dans une rue aussi longue et large qu’une autoroute, que je constate qu’il n’y a pas un chat et pas plus de véhicules motorisés, qu’il y a des terrains vagues en friche éparpillés entre d’horribles bâtiments lépreux (habités ou à l’abandon ?) construits dans le plus pur style marxiste des années cinquante, notre trio de Tintin prend un chemin au milieu de rien, au milieu du néant, pour entrer l’instant suivant dans une cour allongée qui se révèle être celle de notre nouvelle résidence : « Le Tibet hôtel ». Ouf ! pas fâché d’être bientôt au chaud !...

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« Une petite impatience ruine un grand projet ». Confucius

Le Petit Prince patiente à mes côtés alors que notre Antigone parlemente à la réception - depuis dix minutes déjà - afin de nous dénicher une chambre et trois lits au rez-de-chaussée. (On attend dehors car l’entrée de l’accueil est par trop étroite pour ma chaise). Toujours flegmatique et souriant Thierry bat de la semelle pour se réchauffer. Je réponds à son sourire mais mon sang commence à sa figer dans mes veines comme moi-même je me fige dans ma chaise. Froid, j’ai froid ! Comment expliquer à mon ami les douloureuses raideurs qui engourdissent toute ma charpente « d ‘Homme Assis ? » Mes biceps sont crispés et noués comme les branches d’un olivier centenaire. La fatigue du voyage et les 3200 mètres d’altitude de Zongdiang pèsent de tout leur poids sur mes épaules contractées. Endolories. Une chape d’un plomb gelé m’enferme dans un sarcophage invisible pour le commun des mortels mais si commun pour toute personne handicapée. Toutefois, il n’est pas dit que ce froid de canard aura ma peau ! Du moins, pas encore. D’ailleurs, voici Isabel...

Elle arbore un regard noir et contrarié, notre Antigone...
« Ils n’ont plus de chambres disponibles au rez-de-chaussée. Il y a de la place au premier étage mais c’est cinq fois le prix normal J’ai discuté pour faire descendre le prix mais ils ne veulent pas en démordre... ! De plus, il y a au moins vingt marches d’escalier. Quelle poisse ! » J’y vais d’une question vraiment idiote : « Que fait-on maintenant ? » Un ange passe... Un diablotin ricane... Et moi je me transforme de plus en plus en statue de glace... Il n’y a pas à dire mais la réception des habitants est analogue au froid glacial qu’il y a dans cette cour où un thermomètre mural indique - 4° C. Sur ce, Isabel ouvre le guide touristique à la page des hôtels, le tend à Thierry, puis elle lâche d’une voix blanche : « Il faut que tu retournes en ville et que tu nous trouves de quoi loger. On ne va tout de même pas camper ici toute la nuit ! Daniel et moi on va se raconter des histoires pour faire passer le temps... Plus sérieusement, je ne vois pas d’autre solution. Et vous ?... » « En effet, il n’y a pas d’autres solutions. Cependant en entendant ces mots clairement et justement énoncés, j’attrape un vrai coup de blues. Un coup de spleen à étendre raide mort un ours blanc de Sibérie ! « Ah non ! ah non ! Michel, mon frère, je t’en prie, ne nous laisse pas en plan dans cette cour au bout du monde ! Je suis frigorifié... Je t’en prie fais quelque chose... Je n’ai vraiment plus envie de me les geler dans ce froid polaire... J’ai mal aux bras de me tenir contracté dans ma chaise... J’ai faim. J’ai soif. Michel, mon Dieu, aidez-nous par pitié... Une chambre, il nous faut une chambre le plus rapidement possible... ! »

Le Petit Prince prend le guide des mains d’Isabel. « Okay, j’y vais... » Et c’est alors que la jeune réceptionniste tibétaine sort de l’hôtel, s’approche de notre trio et dit en anglais « d’aller patienter dans le « café » situé dans la même cour. On va nous préparer trois lits dans un « local » du rez-de-chaussée ».

Je lève les yeux au ciel : dans la voûte cloutée d’étoiles dorées, la lune argentée jette des reflets bleutés sur les toits plats blanchis par la neige... Dans les cristaux de soleil blanc de cette neige endormie se reflètent aussi le fin brouillard de bonheur et de remerciement qui luit dans mon regard. Je vous avais prévenus : je suis un écorché vif. C’est ma force et c’est ma faiblesse. Mais après tout, je ne suis qu’un « gars bien ordinaire ». Rien de plus. Rien de moins.

- Et si nous allions manger maintenant ? dit Thierry. On l’a bien mérité, vous ne croyez pas ? !

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« Pour parler de soi, il faut parler de tout le reste ». Simone de Beauvoir.

Le café n’a rien d’un bistrot bruxellois ou d’un night-club parisien pour touristes en goguette. Cinq tables basses avec les sièges appropriés ; un grand poste de télévision allumé (chouette ! le son est coupé) et un comptoir-bar disposé près de la cuisine sont les seuls ameublements d’une pièce toute en longueur. Deux consommateurs quadragénaires, fringués comme Indiana Jones, saluent notre entrée d’un chaleureux « ni hâu ! » (bonjour) teinté d’un accent américain très rock and roll. Effluves de patchouli et tabac blond de Virginie en prime. Ambiance et aspect surprenant de l’endroit... Contrastes et réalités... Le dépaysement continue ! Puis, on s’installe et une ravissante serveuse tibétaine prend note de nos commandes. Pour ma part, ce sera un grand bol de riz et des œufs brouillés. Isabel et Thierry, eux, se prononcent pour une spécialité maison.


- Je suis curieuse de découvrir la chambre qu’il nous auront aménagée, dit Isabel alors qu’elle regarde d’un air circonspect le contenu surréaliste et singulier de son assiette. On dirait un brouet ! Ou un épais bouillon de poule grumeleux additionné de lamelles jaunâtres et gluantes d’un « mets » (légumes ou viandes ?) dont j’ignore et le nom et l’origine. Thierry qui n’écoute que son courage de Don Quichotte, et la faim qui le tiraille, plonge résolument ses baguettes dans le magma graisseux. Il n’est pas du genre à faire la fine bouche. Cette fois cependant il doit se forcer pour qu’une lamelle collante franchisse le cap de son gosier... ! Isabel chipote un peu..., beaucoup..., puis elle plante ses baguettes au milieu de son assiettée : « C’est immangeable, Daniel, et pas vraiment indiqué pour nos intestins fragiles ! Mais bon, on ne va pas chicaner pour autant. Imagine la tête d’un tibétain qui devrait manger un hamburger salade ou une panse de brebis farcie ? De toute façon, il y a du riz à volonté. De l’excellent pain blanc à la mie plus onctueuse qu’un nuage de printemps. Et du thé vert brûlant à revigorer un guide de haute montagne victime d’hypothermie : Que vouloir de plus ?... » « On pourrait juste demander de fermer la porte d’entrée, Isa, car la température ambiante du café est comparable à celle qui règne à l’intérieur d’un igloo édifié au Groenland ou en Terre Adélie ! ».

(Toutefois, malgré l’absence de chauffage dans ce café, mes veines ne charrient plus des petits glaçons et même si je suis toujours déphasé et en pleine déréalisation, mon engourdissement et ma lassitude commencent à s’estomper. La journée fut rude pour notre trio de Tintin. L’arrivée à Zongdiang fut loin d’être une partie de plaisir. A présent, tel un albatros qui éprouva des difficultés à poser ses pattes sur un sol inconnu, je peux de nouveau battre et déployer mes ailes. Reprendre mon envol pour affronter d’autres faits imprévus. D’autres événements. En l’occurrence, comme le suggère Thierry, d’aller jeter un coup d’œil dans la chambre qui abritera nos rêves - ou nos cauchemars ? - cette nuit...)

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En face du café, il y a un petit bâtiment secondaire. Nous y sommes. Isabel fait coulisser la porte-fenêtre et nous entrons dans notre chambre. Il fait noir. Il fait froid. « Où se trouve le commutateur ?... » Tâtonnement... Déclic... « Euréka, la lumière a jaillit ! » Tu parles Charles ! Au bout d’un gros câble torsadé, sortant du plafond écaillé, une ampoule éclaire d’une lumière crue, d’une lumière froide, une sorte de débarras, ou de remise, où s’accumule dans un fouillis indescriptible un invraisemblable bric-à-brac : Des cartons d’emballage, une lourde et encombrante table crapaud, des planches adossées aux murs chaulés et des objets indistincts enveloppés dans des housses en matière plastique. Et pour dormir, ce n’est vraiment pas Las Vegas ! Comme qui dirait, le dépaysement n’est pas terminé. D’ailleurs, regardez avec moi, le personnel de l’hôtel a tout « arrangé pour nous ».

Dans le fond de la pièce, rangés l’un près de l’autre, un grand canapé en skaï noir en forme de demi-sphère a été attribué au Petit Prince ! Pour Isabel, un matelas en mousse (épais comme « un sandwich de la S.N.C.F. ») est posé à même le sol bétonné. Et pour moi, grand privilégié, j’ai droit à un lit. « Oui ! un vrai lit m’a été alloué ! Avec un sommier et un matelas honnêtes. « Aubaine ou miracle ; selon vous ? » Trois draps d’une blancheur plus que douteuse attendent d’être utilisés. Cependant nous disposons d’un trésor inestimable. Inespéré. Deux couvertures chauffantes. Une sur mon lit ; l’autre sur celui d’Isabel. Il y a encore l’unique sac de couchage que l’on trimballe depuis le premier jour - à ma demande et au grand dam de mon amie car c’est elle qui doit malheureusement le porter : 4 kilos en plus pour son sac à dos - et qui sera bien utile pour le mec frileux que je suis. Quant à Thierry, prévoyant, il a sa couverture de survie. (Ha, j’oubliais de préciser, il n’y a évidemment pas de chauffage dans cette pièce remise).

Après un moment d’étonnement, nous éclatons tous les trois d’un rire joyeux. La pressions accumulée ces dernières heures se libère d’un seul coup. Se libère totalement. Toujours accoutrés de nos vêtements polaires, Thierry place son appareil photo sur un mini-pied, puis on prend la pose et, dix secondes plus tard, le flash capte notre triple image fatiguée mais heureuse dans un filet lumineux. Après quoi, mes deux chaperons s’occupent de mon coucher - cette nuit je dors sur mon dos.

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Au moment où je ferme les yeux, je songe à la chaleur confortable de mon lit douillet loin, si loin de moi ce soir... Là-bas, en Belgique... Et c’est avec cette image inscrite quelque part dans mes neurones que j’oublie petit à petit la froideur de ma couche que la couverture chauffante n’a pas encore attiédi. Mais pas d’impatience, Daniel, surtout pas d’impatience...

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Douze heures de sommeil plus tard, j’entends Isabel qui fait glisser la porte-fenêtre de la chambre. Peu après elle est de retour avec l’habituel bassin en émail blanc pour ma toilette du matin. « Daniel ! Thierry ! la journée s’annonce belle et ensoleillée. D’ailleurs la neige des toits commence à fondre ! », annonce Isa d’un ton guilleret. Pas de réaction sous la couverture de survie de Thierry... Il est toujours dans les chauds bras de Morphée. Moi, j’émerge d’une longue nuit et mes idées ne sont pas très claires. Les affirmations de mon amie me semblent totalement loufoques. Ma parole, elle est à côté de ses pompes ! L’ivresse de l’altitude probablement... C’est que, dans mon esprit, il est inconcevable qu’il fasse beau temps aujourd’hui alors que hier soir j’étais le frère jumeau d’Hibernatus ! Et pourtant, dans le silence matinal je perçois le chant d’un goutte-à-goutte qui n’est pas celui d’une perfusion mais bien celui de la neige qui fond. De la neige qui dégoutte des toits et ruisselle sur la fenêtre de la chambre. Dans mon délire ensommeillé je pensais qu’Isa délirait aussi. « Mille excuses my lady, mille excuses, et mea culpa ! »

Ce présage encourageant ne m’empêche pas de frissonner lorsqu’il faut procéder à mes ablutions et à mes soins intimes. Ma petite infirmière n’oublie cependant aucune parcelle de mon anatomie. Ma vessie est vidée. Mes intestins de même - et ce n’est facile car j’ai énormément de spasmes. Le pansement vient d’être appliqué sur ma plaie dont l’aspect reste inchangé. Sur ces entrefaites, Thierry est sorti des brumes angéliques du sommeil et il est venu donner un coup de pouce pour m’habiller. (J’ai enfilé un polo Damar et trois pulls dont un gros col roulé). Et tout ceci a été accompli avec l’efficacité et la célérité nécessaires pour participer à un grand prix de Formule 1 ! Et je peux vous certifier que mon team de mécaniciens pourrait affronter sans complexe les meilleurs mécanos du monde ! Sur ce, il y a une minute nous traversions la cour. Et maintenant, installés dans le café - la température avoisine les 5° au dessus de zéro - nous mangeons avec gourmandise des toasts grillés nappés d’une couche épaisse de miel doré pendant que les feuilles de thé vert infusent paisiblement et que, défatigués et contents d’entamer une nouvelle journée d’un bon pied et d’un bon œil, nous tournons nos regards vers la voiture tout terrain qui se range dans la cour.

Le conducteur naxi (c’est le patron de l’hôtel) et l’employé tibétain qui l’accompagne viennent nous chercher afin de nous emmener jusqu’au monastère Jieetang Songlin. Il s’agit d’un important complexe tibétain qui abrite plusieurs centaines de moines et de moinillons. Il est situé à une bonne heure de marche de l’hôtel. Pour une fois la route est asphaltée donc parfaitement praticable. Comme il va de soi, elle aussi rectiligne qu’un boa sud-américain enroulé autour de sa proie et le cloître est niché presque au sommet d’une montagne. Nous irons dès lors en voiture pour l’aller. Et si le temps le permet, s’il ne gèle plus, nous reviendrons à pied afin de profiter de la beauté du panorama et des bienfaits de l’air vivifiant des hauts sommets.

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