« Un jour viendra où Marx, Engels et Lénine paraîtront un peu ridicules ». Mao Zedong. Entretien avec Egard Snow, 1965. Prologue de « La tragédie chinoise » de Alain Peyrefitte.

Troisième jour Lijang. 10 heures au matin.

La maison de Xuan Ke se trouve au sein de la vieille ville et la pièce de séjour dans laquelle il va nous recevoir est située au premier étage de l’habitation... Mais rien, désormais, ne peut nous arrêter ! Thierry lance son cri de Tarzan : « ACTION ! ». Et, trente ou quarante marches d’escalier plus tard, je suis installé dans un canapé brun cassonade avec à ma droite monsieur Ke et à ma gauche Isabel - Ah, Thierry, s’assied sur un siège juste en face de nous, parfait ! La pièce où va se dérouler l’entretien est un peu plus grande qu’un mouchoir de poche de mineur italien. Elle est joliment et simplement meublée. J’ai l’agréable impression de me trouver à l’intérieur d’un bocal de poisson rouge tant la lumière naturelle de cette froide matinée - au dehors - traverse en grande liberté les vitres des larges fenêtres aux chambranles bleu Nattier.

Sur ces entrefaites, Monsieur Ke nous propose du thé au jasmin. On accepte évidemment sans se faire prier. J’aimerais poser mille questions à notre hôte. Toutefois, je crains de me montrer indiscret. D’être maladroit... Mais d’une voix bien timbrée, Xuan Ke prend la parole pour nous exposer ses convictions et ses idées concernant la culture naxi qu’il veut défendre bec et ongles. « Il faut perpétuer, de génération en génération, la transmission orale et écrite de notre culture car c’est l’âme et le sang de notre communauté », dit-il avec conviction. Isabel fait remarquer qu’il n’y avait pas de policier en uniforme au concert de musique auquel nous avons eu la chance d’assister et que, le port de vêtements traditionnels, ne semblait pas interdit... « En effet, vous avez raison, depuis quelques années le pouvoir central ne pratique plus de chasse aux sorcières. Il faut néanmoins rester vigilant. Rester continuellement sur le qui-vive. Car l’arbre qui n’a plus peur de la foudre, sera le premier frappé dès que l’orage grondera ! Il y a en Chine, à l’heure actuelle, 56 minorités nationales réparties surtout sur les grandes zones frontières. Le processus d’absorption de ces différentes ethnies, processus commencé il y a plusieurs millénaires, continue toujours mais, bien heureusement, il n’est pas prêt d’arriver à ses fins ! Car si l’océan peut absorber dix mile gouttes d’eau, il y aura toujours des gouttes d’eau qui choisiront de se poser sur une fleur au milieu d’un jardin plutôt que se faire absorber par une éponge au fond de l’Océan ! », conclut

Xuan Ke avec un sourire si malicieux qu’il semble encore donner plus de reflets au blanc nacré de ses lunettes. « Et les lao gaï, les camps de travaux forcés, pouvez-vous nous en parler ? » questionne le Petit Prince. Notre hôte montre sa bibliothèque qui contient des livres en anglais qui évoquent « TOUT CELA ». « Oui, il a été arrêté pour délit d’opinion... « Oui, il a été emprisonné pendant plus de vingt années pour avoir osé diffuser la marche militaire de Schubert lors du mouvement des Cents Fleurs... Oui, il fut expédié dans des conditions inhumaines, comme des milliers d’autres prisonniers, à la frontière cambodgienne pour déminer les champs et les rizières... Mais, mais, ne voulez-vous pas encore un peu d’eau chaude pour allonger votre thé au jasmin ? » demande monsieur Ke. Et sur ce, il change de sujet en interrogeant Isabel et Thierry sur leur métier de journalistes et de photographes... Sur nos impressions de voyage... Nos prochaines étapes... Pendant que mes amis répondent en anglais (là, je perds un peu le fil de la conversation) je pense en mon for intérieur qu’il ne doit pas être aisé de faire revivre par la parole les souffrances et les humiliations qu’il a dû subir pendant de si longues années... Et je suis plus heureux qu’un roi de pouvoir partager un peu de temps de ma vie « d’Homme Assis » en compagnie de ce dissident érudit, passionnant et passionné. Qui plus est, il accepte maintenant d’écrire quelques mots en guise de souvenirs dans mon « Carnet de Route ». En voici la traduction :

« La Belgique et la Chine sont des amis. Cet homme (Daniel) est un héros. Ses deux amis sont les meilleurs du monde ».

NAXI. PROFESSEUR Xuan Ke.
24/04/ Lijang.

En lisant cette dédicace, je suis profondément touché. Pour notre interlocuteur dissident, je suis donc un héros. C’est la deuxième fois qu’il emploie ce vocable. Or je n’ai rien entrepris d’exceptionnel pour mériter un qualificatif si élogieux. Aussi je tiens à faire part de mon point de vue, sincèrement plus nuancé, à monsieur Xuan Ke. « Isabel, tu es d’accord pour traduire mes propos car, sans ta collaboration - ne parlons surtout pas de mon anglais préhistorique -, je n’arriverai pas à faire passer mon message ». Isabel est déjà toute ouïe et Thierry se tient prêt à souffler un mot intraduisible (avec bibi, c’est en effet préférable) :


- Monsieur Ke, je suis flatté et même très honoré de cette dédicace qui, par ailleurs, s’adresse également à mes deux amis. J’aimerais cependant vous dire que je ne suis pas un héros. Le véritable et légitime héros : c’est vous ! Pour me rendre en Chine, j’ai réservé une place à bord d’un avion et le tour était joué. Vous avez été emprisonné dans des conditions effroyables. Vous avez enduré des restrictions et subit des privations de tous ordres. Manger des herbes sauvages, des lichens pourris, l’écorce des arbres..., et parfois ne rien manger car il n’y avait même plus un os de chien à ronger ! On vous a utilisé comme bête de somme pour défricher et labourer les terres incultes aux confins du pays. Vos souffrances - physiquement et moralement - furent sans nul doute terribles ! Indicibles... Je me suis souvent interrogé pour savoir comment on parvenait à résister et à survivre dans des conditions aussi inhumaines..., aussi hostiles. Il faut probablement garder foi en soi... Continuer à ne jamais désespérer...

Oui, monsieur Ke, de nous deux, c’est bien vous le Héros ! Car mes amis et moi nous sommes libres comme l’air et le vent ! Dans notre pays la démocratie existe réellement. Vous, vous avez été privé de la tendresse de votre famille. De l’affection de votre entourage le plus cher, le plus aimé, et ce calvaire perdura pendant vingt longues années... C’est ahurissant !... Malgré mon accident, cher monsieur Ke, jamais je n’ai manqué d’amour et les miens furent toujours présents pour me réconforter. Pour me remonter le moral lorsqu’il battait de l’aile... Voilà, j’aimerais encore parler de longues heures en votre compagnie mais ce n’est malheureusement pas possible... Cette radieuse matinée restera cependant comme l’une des plus importantes de mon voyage au Yunnan. Avant mon départ de Belgique, des âmes soi-disant bien pensantes, ne se sont pas gênés de critiquer ouvertement mon déplacement dans un pays qui ne respecte pas les Droits de l’Homme. Ils se trompaient pourtant. Oui, monsieur Ke, ils se trompaient ! Car dès mon retour je m’empresserai d’apporter mon témoignage probant. Je les informerai que j’ai fait la connaissance de personnes remarquables. Des hommes et des femmes qui espèrent - comme nous autres occidentaux - qu’à l’instar de certains pays de l’Est, la démocratie s’installera tôt ou tard dans ce grand et beau pays qu’est la Chine !...

Tout au long de ce monologue - magistralement traduit (merci Isa ; merci Thierry !) - le professeur Xuan Ke avait son regard morillon rivé à mon regard marron. Pas une seule fois, il avait tenté de m’interrompre. Et maintenant se dessine sur son beau visage d’apparence juvénile, se dessine et s’ouvrage le paysage vivant, le paysage perceptible d’un certain bonheur que je partage entièrement... !

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Qu’ajouter de plus aux faits de cette sublime matinée ? Que Thierry et Isabel firent de nombreuses photos.... Que notre hôte nous prêta main-forte pour descendre ma chaise roulante dans l’étroite cage d’escaliers... Et que, lorsque nous nous quittâmes, ce fut, avec un grand et énorme déplaisir...

« Les souvenirs sont du vent, ils inventent les nuages », dit Jules Superviele. Sachant cela, je sais désormais que lorsque mon regard maronnera en direction d’un nuage vagabond, je sais à présent que j’y discernerai, parmi tant d’autres, le visage paisible et juvénile de monsieur Xuan Ke !

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Même journée, milieu de l’après-midi.

Demain nouveau départ vers l’Inconnu. Demain, on part pour Zongdian ! En attendant d’aller boucler nos sacs à dos à l’hôtel, et pour meubler le plus agréablement possible le temps libre qu’il nous reste, notre trio de Tintin musarde dans les travées d’un marché de la vieille ville. Alors que j’achète trois grandes pièces de métal martelés des douze signes de l’astrologie chinoise, Thierry nous dit qu’un poète de renom « habiterait à quelques rues de la place du marché ». «Il suffit de chercher », renchérit Thierry avec son air de chat gourmand. « Qu’en penses-tu Daniel ? me demande Isabel. « J’en pense la même chose que toi, Isa ! » Et nous voici en route pour dénicher une aiguille dans une botte de foin. On manque de chance : pas un seul passant ne parle anglais et depuis une demie heure nous tournons en rond. Et si on essayait de tourner en carré : histoire de mieux cerner le problème ? Cinq minutes encore à ne pas perdre patience et nous arrivons enfin en face du porche d’entrée derrière lequel se profile la silhouette recherchée du « Poète de Lijang ».

Tel un roseau courbé vers l’avant sous l’assaut d’un vent violent, le versificateur à le dos voûté par la septantaine largement entamée. Il porte la casquette plate et la veste mao comme la plupart des vétérans. Je retiens cependant deux particularités : la coupe de ses vêtements est irréprochable. C’est de la haute couture ! Deuxièmement, l’envahissant « bleu indigo made in China », est remplacé par un « gris argenté » d’un chic assez rare. D’un chic très parisien ! En fait, ce n’est pas un costume civil qu’il a endossé, mais un uniforme tant son allure est martiale et militaire. Sous la visière de la caquette, je vois une figure anguleuse, jaune coing, modelée tout en os et en chair tendus. Une figure semblable à un poing momifié... Mais, sur la figure émaciée de ce poète-dandy, ses yeux déchirent d’un seul coup l’image du vieillard endimanché. Du vieillard fringué comme s’il se tenait prêt à aller danser à un triste et dernier bal crépusculaire - « Dès les premières heures où mes roues foulèrent le sol chinois, j’ai constaté que je comprendrais les sentiments et les mots de ce peuple en les regardant droit dans les yeux » - : Et les yeux de ce poète sont sereins. Ils sont ceux d’une éternelle jeunesse. Une jeunesse qui nous fait signe d’entrer dans une pièce qui contient un lit revêtu d’un couvre-pied rose bonbon et une table basse où s’empilent pèle mêle des livres d’art et des cahiers. Où se côtoient aussi un taille-crayon en bois clair, un double encrier ivoire et des pinceaux de tous poils. Des parchemins encadrés, ornementés de graphies noires et rouges, couvrent les murs comme autant de messages baroques et sibyllins...

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« Les poètes délient l’écriture et refont le nœud autrement ». Cocteau.

(Nous sommes restés moins d’une heure en compagnie du Poète de Lijang. Voilà pourquoi) :

Il se montrait d’une gentillesse désarmante car il éludait nos questions de manière évasive. Isabel demandait la signification d’idéogrammes calligraphiés mais d’un geste de la main il jetait la requête d’Isa aux orties ! Puis il mélangeait le chinois et l’anglais en nous montrant du courrier contenu dans trois grandes boîtes en carton. Des lettres venues du monde entier ; d’après les timbres et les oblitérations que j’avais directement repérés en philatéliste averti. De mon côté, je m’interrogeais : « Quelles avaient été les aventures avouables et l’histoire quotidienne de cet homme âgé au visage osseux ? En tant qu’intellectuel, il avait probablement vu et vécu des choses odieuses au cours de sa longue carrière ? Avait-il été un « camarade de Mao Zedong ? » Quels drames cachait-il derrière le double paravent noir de ses yeux sereins ?... Pourquoi restait-il sur ses gardes alors qu’il nous avait ouvert la porte de son logis dix minutes auparavant ?...

Il n’acceptait pas plus que mes amis prennent des photos de ses œuvres qui garnissaient les murs de la pièce. Rien à redire à cela. C’était son droit le plus strict. Toutefois, l’instant d’après, il disait à Isabel qu’il donnait son accord à l’unique condition d’être rétribué en espèces sonnantes et trébuchantes. Idem si l’on désirait le photographier devant sa table de travail ou dans le jardinet. « Voulait-il arrondir ses fins de mois ?... Soit. Mais était-ce en yuans ou en dollars ? Nous étions sceptiques et un peu déçu devant l’attitude embarrassante de notre hôte qui, pour corser le tout, s’exprimait parfois tellement vite que nous ne comprenions pas un traître mot de son verbiage ! Un malaise s’installait... (Le premier depuis l’aéroport de Kunmin où l’on avait refusé une assistance médicale.) Ensuite il prenait Isabel pour cible. Le ton montait. Il sortait de ses boîtes des flots d’enveloppes défraîchies qu’il accompagnait d’un flot de détails sur l’origine des missives. Je sentais nettement que ma petite infirmière s’impatientait et que, malheureusement, nous perdions notre temps avec ce personnage sans doute attachant mais tellement fantasque - à tout le moins, pour nous, qui ne partagions pas son mode pensée et sa culture.

Puis une dame - son épouse ? - était entrée en coup de vent dans la pièce. L’un et l’autre échangeaient des phrases rapides... Le ton montait encore mais notre poète n’en menait pas large... La jeunesse de son regard avait prit un coup de vieux ! « Ici, ce sont les femmes naxis qui portent la culotte ! » me disait Thierry, d’un air satisfait. Juste ! La dame aussitôt repartie, s’opérait une spectaculaire volte-face qui se manifestait par un accord complet et total : « Oui ! nous pouvions prendre des photos et ceci gratuitement ! » Mieux encore : il prenait Thierry par l’épaule d’un air entendu puis il insistait pour que l’on fasse « un grand nombre de photo ensemble ».

Isa me regardait en souriant; elle ne comprenait pas grand chose, et moi, pas davantage. Puisqu’il avait changé son fusil d’épaule, j’osais lui demander d’écrire un court poème dans mon « Carnet de Route ». Et c’est là que le poète dandy me fit un immense et inestimable cadeau. Sur la feuille quadrillée de mon carnet à spirales il traça dix pictogrammes de la langue naxi. Dix petits dessins presque frères siamois des pictogrammes des grottes de Bornéo ou des hiéroglyphes de la vallée des Rois!... Ensuite il en fit la traduction en anglais :

« THE MAN WHO SEES ALL AROUND IS A HELPFUL FRIEND ».

« CELUI QUI REGARDE AUTOUR DE LUI , EST UN AMI QUI AIDE »

Yang Min Yi 24/04/97.

En fin de compte, nous avions bien fait d’aller rendre visite à ce poète dont les faits et gestes, un peu obscurs au début, s’étaient largement éclaircis dès que sa présumée épouse s’en était mêlée. On s’était quitté comme des amis qui se chamaillent en jouant aux cartes mais qui retrouvent en camaraderies autour d’une bière bien fraîche.

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Je pense à tout cela alors que je suis maintenant bien au chaud sous la couette de mon lit. Quelle heure est-il ? Minuit ? 1 heure du matin ? Je l’ignore car dans cette position, je ne sais pas regarder l’heure à ma montre bracelet ; de plus il fait nuit noire dans la chambre. Il faut essayer de dormir car dieu sait ce que me réservent les heures prochaines ? Je suis rassuré sur un point important : ma plaie ne s’aggrave pas. Et ceci, c’est assurément le meilleur des somnifères ! Enfin, presque le meilleur...

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Le lendemain : 25/04/97. Gare routière de Lijang. 13 heures.

Pour gagner Zongdian - prochaine ville étape de nos pérégrinations - il faut compter un minimum de 6 à 7 heures de trajet à bord d’un bus local. « ACTION ! » dit Thierry. Et me voilà installé sur un siège, côté fenêtre, ceinturé aux épaules et à la taille. Nos trois sacs à dos et le reste de notre barda, ma chaise comprise, sont entassés dans l’antre humide de la soute du bus. Je me suis chaudement habillé et ce n’est pas du luxe car le mercure du thermomètre est en chute libre. Et dire que nous allons à deux doigts de la frontière tibétaine où d’après les informations du guide touristique : « Il fait assez froid de novembre à mars - voire même début avril ». Fichtre ! va falloir serrer les fesses ! En attendant, Isabel relève le capuchon noir de ma veste polaire car les courants d’air s’en donnent à cœur joie dans ce bus aussi plein qu’un œuf d’autruche prêt à éclore. Sur ce, en route !

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