Vu l’étroitesse de l’entrée du cabinet de consultation du Docteur Ho, par rapport à la largeur de ma chaise roulante, il m’est impossible de pénétrer plus avant. Aussi le docteur vient-il spontanément nous accueillir sur le pas de la porte. Un bonnet bleu marine au bord roulé sur la tête et une grosse écharpe de la même laine entortille son long cou. Ses pommettes couleur abricot sont saillantes et sa fine moustache de chat zigzague au-dessus d’une barbichette taillée à la Mazarin - ajoutez enfin un ample tablier blanc de fonction et vous aurez en face de vous ce brave docteur qui, ayant reconnu Isabel, s’incline respectueusement vers elle, prend ses mains avec attention comme le ferait un bon grand-père avec sa petite-fille qu’il n’aurait plus embrassée depuis un certain temps, puis il se retourne vers Thierry et moi pour s’enquérir, non point de notre visite, mais bien de notre état de santé.

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En fait de cabinet de consultation, il s’agit plus exactement d’une pièce située au rez-de-chaussée d’une maison analogue aux autres habitations de Baicha. Sur un grand panneau beige, apposé sur la devanture safran, on peut lire en français, en anglais et en allemand : « Clinique de médecine herbale chinoise ». Sur des enseignes allongées et étroites, je repère l’emblème de la croix rouge, des pictogrammes spécifiquement propres à l’écriture naxi et une swatiska qui représente le symbole religieux hindou de la roue solaire et qu’il ne faut pas confondre avec la croix gammée nazie de sinistre mémoire. Critiqué par certains car il aurait fait fortune en vendant ses herbes médicinales et profitant d’une renommée internationale commentée à tord et à travers dans la presse étrangère ; le Docteur aurait la fâcheuse réputation de voler à l’esbroufe et de profiter des touristes de passage pour montrer tous les articles et photos ayant trait à son auguste personne. Ces reproches sont-il fondés, justifiés ? Est-il un opportuniste ? Un charlatan ?... Peu me chaut car une magie s’opère sous les yeux verts ocrés d’Isabel... Le Docteur Ho relève ma manche et prend mon pouls. Sous ses sourcils obliques, ses yeux sont deux olives noires brillantes de réflexion et d’écoute... Puis il pose son doigt sur ma veine jugulaire. A voix haute, dans sa langue natale, il compte les battements... Après il demande en anglais pourquoi je suis en chaise roulante. Les mots accompagnés de gestes pour signifier : « Accident de voiture et coup du lapin » se comprennent même dans la brousse la plus inaccessible. Un silence s’en suit... Ah, il recule d’un pas pour observer ma jambe droite qui joue tout à coup au french cancan ! Thierry, un peu en retrait, écoute également tout en réglant le zoom de son appareil. Suit encore une conversation en anglais de laquelle il ressort qu’il va me prescrire une tisane fortifiante à prendre tous les matins dès mon retour en Europe. Il y aura, en plus, un mélange de plusieurs plantes finement broyées qu’il me faudra intégrer à un litre d’alcool à 90 degrés et qui, après macération d’une huitaine de jours et filtrage, servira ensuite à frictionner mes bras et mes jambes. L’effet escompté, m’assure-t-il, sera un mieux probable pour ce qui concerne ces spasmes qui empoisonnent ma vie depuis que je suis devenu « l’Homme assis ».

A présent, il nous propose une tisane « passe partout » qui, si elle ne nous fait aucun bien, ne risque certainement pas de nous faire du mal. Tandis que Thierry m’aide à tremper mes lèvres dans le breuvage vert cerfeuil - il se laisse boire comme du pipi de Bon Dieu - notre ami Ho prescrit des remèdes pour Isa et pour Thierry. Personne n’est oublié ! Je suis cependant nettement privilégié par rapport à mes amis car je reçois deux sacs imposants remplis d’une sorte de sciure de bois qui dégage des senteurs de bergamote, de feuilles mortes et d’autres effluves dont je ne saurais détailler l’ensemble des noms et les origines. Lorsque nous voulons payer les justes frais des trois consultations et le prix des remèdes prescrits, le Docteur Ho refuse catégoriquement nos yuans. Puis il me dit avec fermeté que « lorsque mon stock sera épuisé, je n’aurai qu’à lui faire part par courrier de mes besoins. Il se fera une joie d’honorer ma commande le plus vite possible et ce..., gratuitement ! » Quel homme généreux ! Si tous les charlatans sont de sa trempe, alors je veux bien être appelé de la sorte. Allons bon, il faut rebrousser chemin afin de retrouver le side-car et le chauffeur... Sur le pas de la porte, le Docteur Ho s’installe à mes côtés pour la photo souvenir. Mais déjà son souvenir vivant est entré dans le jardin privé, dans le jardin secret de mon cœur !...

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Retour à Lijang. Devant la monumentale statue de Mao Zedong, alors que le prévenant pilote du side-car repart en quête de nouveaux passagers, une dame qui semble âgée de près de quatre-vingt ans est bousculée sans ménagement par deux touristes surexcités qui jouent au football. Les deux gars ne s’excusent même pas et filent à l’anglaise sans se soucier de la vieille dame. Celle-ci était accompagnée de trois personnes de son âge qui, à l’instar des touristes, se sont éclipsées telles de maléfiques sorcières chevauchant des balais supersoniques ! Diable, quel je m’en-foutisme ! Sur le sol pavé, la mamie gémit en se tenant les côtes et la taille... C’est déplorable. On dirait une pauvre petite chose recroquevillée, un tas de chiffons, un tas de jupons, d’où émerge un visage défait et apeuré... Toutefois le cœur de mes amis n’est pas de pierre. Le mien non plus. Certes, je suis infichu de me précipiter afin de secourir la mamie naxi. Mais je suis fichu de penser et de cogiter, et la suite des événements va à la vitesse de l’éclair ! Thierry et Isabel soutiennent sous les bras la malheureuse victime qui semble embarrassée d’être soudainement entourée de trois étrangers souriants...

Sur quoi, j’ai déjà rappelé à Isa que je dispose d’une trousse de premiers soins qui se trouve dans le gros sac noir posé sur mes genoux. Thierry réconforte par des mots gentils et par la chaleur de ses mains qui massent doucement le corps contusionné. La mamie naxi sait qu’elle peut désormais accorder sa confiance à ces « barbares blancs au long nez ! » (désignation des étrangers par les chinois). Pendant qu’Isabel nettoie les plaies superficielles des genoux et de la main droite avec un pansement imbibé d’alcool, le Petit Prince se charge d’ouvrir le flacon de mercurochrome et d’apprêter les bandes de sparadrap. Cinq minutes auparavant, il n’y avait plus l’ombre d’un chat, plus l’ombre d’un passant au pied de la statue de Mao. Pour l’heure, les badauds poussent comme des champignons des bois tant ils sont nombreux au pourtour de notre quatuor. La vieille dame, nous remercie tous les trois avec ce je-ne-sais-quoi qui est comme un rayon de soleil au milieu d’une nuit noire ou comme une larme dans le coin de l’œil qui irradie d’un « MERCI » muet et tellement bruyant qu’il en devient d’un seul coup un chant d’amour, un chant à la vie... Et puis maintenant que nous allons quitter la grande blessée de la place Mao, ne voila-t-il pas qu’elle tire la manche d’Isabel tout en remontant la manche de sa propre blouse qui laisse voir un bras maigre et une infime écorchure à la hauteur du coude. D’un regard suppliant, elle nous fait comprendre ce que nous avons déjà compris : soigner l’infime blessure. Mais surtout, appliquer une bande de sparadrap rose sur son bras. Et c’est là, par cette demande enfantine, que j’imagine que la vieille dame gardera ses pansements adhésifs le plus longtemps possible car ils représentent un bien matériel, un objet de consommation hors de prix, peu courant pour d’aucuns et que, peut-être aussi, ils sont les témoins manifestes qu’agir c’est aussi refuser l’indifférence.

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Arrivé à ce stade du récit, je dépose ma plume un instant pour vous informer de quelques détails importants.

Il est convenu que Thierry puisse effectuer une randonnée de deux jours dans les Gorges du Saut du Tigre qui figurent parmi les plus profondes du monde. Pendant que Thierry fera la traversée des gorges, accompagné d’un guide, Isabel et moi nous partirons en bus pour Zhondiang - une ville située à 200 km au nord-ouest de Lijang. On doit cependant (dans quarante huit heures) se retrouver impérativement à notre point de départ. Autrement dit : Ici au « Red Sun » hôtel. Or, nous avons pris du retard au fil des jours passés et il suffirait d’un grain de sable dans le rouage de l’horaire pour que l’un de nous manque à l’appel. On s’est aussi rendu compte que quatre bras valides étaient plus que justifiés pour que notre trio tourne rondement et dans le meilleur des mondes. Ceci expliquant cela, Thierry décide, ce jour, de faire une croix sur sa randonnée dans les Gorges du Saut du Tigre. Pour être franc, je lui en sais gré car l’étape prochaine sera un « cran en plus » dans notre aventure, et quel cran ! Zhondiang se trouve à 3.200 m d’altitude et à un jet de pierre de la frontière tibétaine. Isabel connaît ce coin perdu où les étrangers ne peuvent s’y rendre que depuis 1992, mais personnellement, j’ai l’intime conviction qu’il ne faut jamais perdre de vue que se déplacer avec un handicapé, ce n’est pas tout à fait la même chose que de se balader en compagnie de Rambo !..

Autre contretemps : on n’ira pas visiter le musée consacré à la culture naxi : il n’est pas accessible cette semaine. Mais faute d’admirer les costumes et les instruments de musique conservés dans ce musée, nous irons assister à un concert de musique. Nous sommes invités gracieusement par le conservateur, monsieur Xuan Ke, un dissident qui a passé plus de vingt ans dans un « Lao Gai » (un camp de travail) après que Mao eut lancé son mouvement des Cent Fleurs. Que signifiait ce mouvement, dites-vous ? Bon, j’y vais d’un petit cours d’histoire.

« Au début de 1956, la Chine sort du stalinisme pour entreprendre une nouvelle et merveilleuse expérience qui en fera la Chine de la douceur. Lors d’un congrès, dont il en a le secret, l’ami Mao emploie une vieille expression tirée d’un roman classique : « Que cent fleurs s’épanouissent et que cent écoles de pensées rivalisent ». L’annonce d’une certaine liberté et d’une certaine joie est lancée. Ce mouvement n’est en fait qu’une vaste tromperie ! Un leurre. C’est la chasse à l’intelligentsia que Mao et ses sbires ont lancée. Et c’est alors que monsieur Xuan Ke , conservateur du musée que nous ne visiterons pas - opte, sans hésiter, pour une courageuse défense passive en diffusant la marche militaire de Schubert à l’arrivée des troupes chinoises dans les rues de Lijang. Le résultat ne se fait pas attendre : Xuan Ke est expédié dans un camp où il subira la « réforme par le travail ». A l’époque de son arrestation, j’ai cinq ou six ans, je n’ai pas encore lu les aventures de Tintin et j’ignore jusqu'à l’existence même de monsieur Xuan Ke. Depuis 1956, depuis cette lointaine époque, le grand saint Nicolas m’a fait rencontrer « Tintin et ses amis » et, maintenant, grâce à Isabel, je vais avoir la chance et le privilège de rencontrer ce courageux dissident qui depuis sa libération des camps, organise, en début de soirée, des concerts de musique naxi dans un superbe bâtiment ancien de la vieille ville ».

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Théâtre Yunlin - 19 heures.

Les concerts de musique naxi sont l’une des seules distractions possibles le soir à Lijang, aussi sommes nous un peu en avance. A l’entrée, un guichetier défiant nous demande de payer notre écho - moins de 100 francs. La somme est acquittée en moins de deux et de bon cœur. Mais monsieur Xuan Ke, l’ayant appris par dieu sait qui, vient tout de go nous rembourser en s’excusant pour cette désolante méprise. A dévisager notre hôte, je ne sais m’empêcher d’essayer de décrypter dans ses traits et dans sa démarche quelques marques visibles de ses interminables années d’emprisonnement... Mon comportement, je m’en rends compte, est absurde, irréfléchi. Je suis un idiot , un imbécile ! « Pourrait-on discerner sur mon front les souffrances ou les joies de mon existence ? Non pas ! Alors, Daniel, ne cherche pas midi à quatorze heures ! »

Monsieur Xuan Ke est élancé et de taille moyenne. Le blanc nacré de ses larges lunettes tranche harmonieusement avec le noir corbeau de sa chevelure coiffée à l’européenne. Il parle un anglais à me rendre jaloux et son visage allongé s’anime souvent d’un sourire engageant dès qu’il nous adresse la parole ou lorsqu’il remarque une connaissance parmi les deux cents spectateurs (ou plus ?) du théâtre. Maître de cérémonie de la soirée, il a revêtu une enveloppante tunique bleu saphir fermée au cou par un petit col droit et rond - et telles les ailes déployées d’un papillon colombien, les manches pagodes se terminent par de doubles poignets de tissu blanc.
Notre trio s’installe dans le fond de la salle, juste en face de la scène sur laquelle prennent place une quinzaine de musiciens septuagénaires et même octogénaires. Ils portent des chemises vestes en satin noir - brochés de cercles mandarine qui ressemblent à des couchers de soleil africain - sur de longues jupes grenat qui drapent leurs jambes d’un soyeux trapèze isocèle. Ha ! les musiciens s’assoient à présent sur deux rangs distincts avec ce calme hors pair qui caractérise les artistes talentueux. « Tu vois, Daniel, ces instrumentistes font partie de la minorité naxi. Ils vont interpréter une musique classique qui a disparu partout en Chine », m’apprend Isabel .
« Il y a beaucoup d’instruments à cordes », remarque Thierry.

« Oui, certains me font penser à des luths ou à des cithares..., et l’énorme timbale - ou est-ce un tambour ? - là, à gauche, sur l’avant-scène, ils me rappellent ceux qui défilèrent sur les Champs Elysées lors du bicentenaire de la révolution française », dis-je, un peu frustré néanmoins de ne pas pouvoir mettre un nom exact sur chacun des instruments... « Voulez-vous du thé vert ? » nous fait comprendre un jeune serveur. Fichtre, on est chouchoutés comme des pachas ! Pour le thé, je ne dirais pas non, mais je sais que ma vessie, elle, n’acceptera plus un surcroît de liquide ce soir, alors je m’en passe - mes deux amis heureusement ne doivent pas suivre un tel régime.

Le conservateur du musée monte sur la scène... Encore des bruits de chaises... De gorges raclées... De cigarettes allumées... Enfin, dans un silence impressionnant, Xuan Ke s’incline dans notre direction. Puis de la main droite ouverte, les doigts écartés vers le ciel, il nous adresse un signe de bienvenue probablement inhabituel car, dans un mouvement circulaire de toupie, l’ensemble des spectateurs braque leur regard vers nous. Mais déjà Xuan Ke explique le pourquoi de notre présence - en chinois ou en naxi, comment savoir ? - qu’il traduit après en anglais : « Ce soir, nous avons le grand honneur d’accueillir parmi nous, trois jeunes gens qui viennent de Belgique. Ce sont des héros car ils ont fait des milliers de kilomètres pour visiter notre pays... Pour découvrir le Yunnan... Photographes et journalistes, ils accompagnent leur ami handicapé comme le ferait un frère pour sa sœur ou une sœur pour son frère ! C’est remarquable. Nous allons dédier cette soirée à nos courageux amis européens et je vous demande, maintenant, de bien vouloir vous lever afin de les applaudir pour leur grand exploit ! »

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En ce moment, j’aimerais me réfugier sous ma chaise car ma timidité en prend un coup. De plus, ces salutations me tombent sur la tête comme la pluie au milieu du désert tant on ne pouvait les prévoir. Pourtant, même si je n’ai pas l’étoffe d’un héros, j’assume fièrement les propos de Xuan Ke et les applaudissements familiers du public. Ceci c’est du plein bonheur ! Quant à Thierry et Isabel, leurs quatre joues sont d’un flamboyant rouge chinois !...

Le concert va durer jusqu'à 21 h 30. Entre chaque morceau, le conservateur décrit (dans sa langue) les instruments utilisés et explicite longuement l’historique de la composition qui suit. Je suis malheureusement dans l’impossibilité de restituer avec des mots les richesses sonores de cette musique si particulière. A dire vrai, les sons aigus des instruments à cordes, les dissonances et le manque de lignes harmoniques - selon mon opinion - sont loin d’emporter l’ensemble de mes suffrages ou de toucher les cordes sensibles de mes émotions toujours prêtent à démarrer au quart de tour. Ces musiciens jouent évidemment avec virtuosité et vivacité. Mais j’aurais besoin de plus de recul, de plus de temps aussi, pour comprendre et saisir les multiples finesses de cette musique aux consonances étranges que je respecte autant que nous mêmes, touristes étrangers, nous sommes respectés et mis à l’honneur en cette soirée par nos amis naxis. Et le récital se termine par une note finale, une fois de plus, imprévue : Une triple invitation à prendre le thé, demain dans la matinée, au domicile de monsieur Xuan Ke !

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Ce soir, avant de m’endormir, j’aimerais vous confier que nous n’avons aucune nouvelle de Steve, notre ami Canadien. En revenant du concert, on a demandé à la réceptionniste de l’hôtel si un touriste étranger était venu chercher notre message laissé à son intention. Hélas non ! Il faut croire que Steve a rejoint Vancouver pour l’inhumation de son père ou qu’il continue à parcourir des chemins d’évasion en Asie ou en Afrique ?...

Enfin, question santé, ma tache bleue s’est un peu agrandie. Certes, je me serais bien passé de cette plaie. Mais comme Isabel est fort pointilleuse pour tout ce qui concerne mes soins et qu’elle accepte de suivre à la lettre mes suggestions afin que la plaie ne se nécrose pas ; il est inutile dès lors de se taper la tête contre les murs.

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