Deux cadres, appendus presque bord à bord,
minterpellent cependant. Cest le Dentellier et sa
jeune épouse photographiés en noir et blanc dans leurs
uniformes de gardes rouges. « Oserais-je dire que je les trouve
distingués , pathétiques? Distingués, car, labsence de
couleur, souligne encore plus la raideur et le maintien de ce
couple qui sait quils font partie de lavant-garde
prolétarienne qui, dans peu de temps, devra uvrer pour le
plus grand bien du Peuple et pour des lendemains soi-disant
enchanteurs. Pathétiques, ensuite, car ils ignorent au moment
où ils posent pour cette photo que la Révolution culturelle
sera un lamentable et sanglant fiasco et quils seront
malheureusement broyés, eux, et des milliers de leurs
compatriotes - des gardes rouges aux intellectuels, en passant
par les classes dites bourgeoises - broyés par les tenailles
absurdes et négatives tenues entre les mains despotiques
dun Mao-Zedong en perte de vitesse ; en perte de pouvoirs ;
et qui espérait quen détruisant la matière grise des
enseignants et des artistes, il pourrait, lui, et le système, se
maintenir en place. « Oui, ces deux photos sont parlantes
dune criante vérité pour celles et ceux qui
sintéressent à la politique et à lHistoire de la
Chine - et comment ne penserais-je pas à lécrivain belge,
Simon Leys, qui dénonçait dans son livre - « Les Habits neufs
du Président Mao » - les dérives du culte de la Personnalité
et ce, dès le début des années septante ? !»
Alors que tous ces souvenirs de lectures jaillissent des
tréfonds de ma mémoire comme sous leffet « dune
madeleine proustienne » ; le Dentellier dépose sur un canapé
une grande farde cartonnée qui contient les découpes les plus
précieuses de sa collection. Sa petite-fille traduit les
explications précises de notre hôte : «Mon grand-père dessine
à la pointe bic les motifs choisis au dos du papier glacé,
puis, suivant un ordre strict et précis, viennent les pliages
successifs et les minutieux découpages. Il passe des heures et
des heures à « faire cela », et même la nuit, il y travaille
longuement... A suser les yeux... »
Tandis que notre trio écoute et regarde, Isabel se penche à mon
oreille pour me faire part dun désir, dune envie,
que je partage également : « Crois-tu Daniel, que lon
pourrait proposer dacheter lune de ces dentelles en
papier ; même une de petite dimension ? » « Cela me semble
difficile de demander un tel sacrifice à cet homme, Isa ! On va
peut-être le vexer... ? » Dix battements de cur après ma
réponse mon amie se jette malgré tout à leau en
exprimant notre souhait à ladolescente qui traduit
aussitôt nos propos au Dentellier. Dun seul coup les rides
de son front disparaissent comme sous le vent insoutenable
dune violente insulte. Le regard du Dentellier fiche le
camp... Oui, son regard est parti pour sabîmer dans une
réflexion qui me glace les os de gêne et du besoin de revenir
en arrière car, cest certain, on lui a fait perdre la face
à notre ami le Dentellier ! On a trompé sa confiance. « Est-ce
encore une nouvelle trahison dans lexistence de cet homme ?
Fichtre, on sen mord bêtement les doigts ! » Mais coup de
théâtre, je me trompais! Oui, je me trompais et jen
remercie le ciel, oui le ciel !; car le Dentellier demande à
lun et à lautre quelles dentelles de papier nous
aimerions acquérir en guise de cadeau et damitié . En
posant ces questions, il nest plus contrarié. Tout à
coup, il a rajeunit de dix ans au moins !... Alors quil
emballe soigneusement trois dentelles rouges dans du papier de
soie, je sens monter en moi une émotion impossible à
contenir... Et lorsque le Dentellier sinstalle près de ma
chaise pour que mes deux autres amis puissent nous photographier,
mon bras droit nhésite pas : il prend le bras gauche du
Dentellier et, en tremblant un peu, il lentoure comme
sil tenait le bras dun être aimé que lon
vient de retrouver après une longue et laborieuse recherche...
Je suis heureux, très heureux !
. . . . .
Au soir, au « Red Sun » hôtel : petite mise au point et bilan
de la journée. Il est près de 22 heures et notre trio est à
ramasser à la petite cuiller à thé . On est crevé. Pressés
comme des citrons ! Il est vrai que du départ de Dali à
larrivée à Lijang, nous ne sommes pas restés les bras
croisés. Aujourdhui, on paie les contrecoups de ce
périple mené - par la force des choses - à un train de
sénateur ou à la vitesse dun super T.G.V. Isabel ne sent
plus son dos. Ou plus exactement, elle ne sent que lui ! et je
névoque pas les biceps douloureux. La nuque et les
épaules en compote ! Thierry est dailleurs logé à la
même enseigne. Pousser et manipuler ma chaise, à longueur de
journées, ce nest pas une mince affaire. Du fait que nous
disposons de deux chambres séparées, Isa pourra dormir seule
cette nuit. Ce ne sera pas un luxe car comme elle vient de
lexprimer à linstant : « Je vous aime bien, mais
alors, être continuellement avec deux mecs, ce nest pas
toujours évident ! Je nai plus dintimité, je dors
mal, et en fin de compte, je suis irascible. Ce qui nest
une solution, ni pour vous, ni pour moi. Et encore moins pour la
suite, de note programme ! Bref, jai besoin de
décompresser... ! »
Le constat d'Isabelle a le mérite de la franchise. Clef de
voûte du trio elle prend tout à cur et bon nombre de
responsabilités reposent sur ses épaules. Thierry fait aussi sa
part « de boulot » et, de plus en plus, sa timidité
sous-jacente nest plus un frein pour mettre les deux mains
à la pâte. Depuis le début, son cur généreux nous suit
telle une ombre fidèle. Mais quelque fois son ombre attachante
semble dans la Lune ou tombée des nues. Quant à moi, il est
indéniable que je ne suis pas facile à manuvrer - dans
tous les sens du mot ! Jai un caractère indépendant,
volontaire, calme et impétueux, selon les circonstances. De
plus, je ne suis pas un cadeau pour Isabel. Au cours de la même
nuit je peux avoir très froid et puis, une heure après, avoir
très chaud. Ce ne sont pas des caprices. Des lubies. Cest
la régularisation interne de ma température qui a perdu sa
boussole en même temps que je perdais lusage de mes bras
et de mes jambes . En résumé, pour qui a un sommeil de plume,
les contraintes et les exigences causées par mon handicap sont
synonymes, à la longue, dénervements et de cauchemars...
Ce voyage dans le sud-ouest de la Chine, cest une aventure
dépaysante tant par les régions traversées que par les
rencontres avec les habitants. Cest également une
introspection constante pour chacun de nous et une meilleure
connaissance de lun envers lautre. Et de ce point de
vue, les rares tensions, comme ce soir, se dissipent encore plus
vite quelles sont nées. A coup sûr, dialoguer sans fards
et sans détours est bien la panacée pour contrer les
éventuelles mésententes au sein dun groupe. En voici la
confirmation : Thierry et Isabel viennent de me déshabiller, de
minstaller sur mon ventre pour la nuit lorsque mon amie
mavertit que jai une tache bleue dans le bas du
dos... « Est-ce le début dune escarre ? » interroge
Isabel. Comment le savoir ? Je nai pas des yeux à cet
endroit pour mexaminer. Par contre, il faut sen
préoccuper sans tarder afin déviter une aggravation. De
toute façon, me dit une petite voix connue de moi seul : «
Danny, surtout pas daffolement. Agis en conséquence ! » .
- Isa veux-tu me désigner lendroit exact où il y a cette
tache ? Mon amie se tourne, abaisse la ceinture de son jeans
délavé, et dun doigt elle mindique un espace
dénudé compris entre la deuxième et la troisième vertèbre
lombaire. « Vu cible, dis-je, merci Isa ! » Je respire plus
sereinement. Même si mon dos appuie (dans la journée) sur le
dossier de ma chaise, ce nest pas trop grave. Vu que
jemporte toujours une pharmacie de secours dans mes
déplacements (en vingt sept années de handicap, jai
appris à me prendre en main et à gérer mes problèmes
fonctionnels), Isa a vite fait détaler une couche épaisse
de pommade adéquate sur lecchymose, de placer un pansement
stérile dessus, et des bandes de sparadrap antiallergique
terminent le travail. Désormais, ma petite infirmière
renouvellera le pansement matin et soir - et après sêtre
douché. Elle sera mes yeux pour me fournir les informations sur
ce début, ou non, de plaie. Sur ce, elle dépose sur mes
paupières lindispensable petit essuie-mains sans lequel je
ne parviendrais pas à mendormir. Enfin, lumières
éteintes dans ma chambre, elle regagne la sienne. De nouveau,
jentends la petite voix qui me dit : « Allons, Danny, ne
te mets surtout pas martel en tête pour cette tache ! Endors-toi
vite, demain est un autre jour et autant en emporte le vent... »
. . . . .
« Où lespace dun paragraphe, je laisse « ma plume
» parler et écrire à ma place ».
23/04/97. Deuxième jour à Lijang. 9 heures du matin.
(Isabel a pu enfin dormir de tout son soûl cette nuit. Aussi, ce
matin, elle est gaillarde comme un sacré petit matelot et elle
resplendit de santé ! Thierry, lui, a été distrait de son
sommeil par le narrateur handicapé, qui a dû prendre un demi
comprimé de Temesta dans lespoir que ses spasmes
sapaisent un peu (ce qui fut heureusement le cas). En temps
ordinaire, le Petit Prince ne percevait jamais les appels
nocturnes, eh bien là, il entendait directement lappel. Il
se levait , et à peine avait-il donné le comprimé à son ami
handicapé quil retombait dans un sommeil de plomb ! Et
cest pour toutes ces raisons, chers Lecteurs, que le trio
de Tintin est à lopposé de la grisaille et de la
fraîcheur de cette matinée : il y a du soleil dans les regards
reposés et de la chaleur dans les trois curs de nos amis
Isabel, Thierry et Daniel).
. . . . .
« Baicha est un petit village situé au nord de Lijang.
Lattraction principale de cet endroit - qui fut la capitale
du royaume Naxi avant son incorporation à lempire Yuan par
Kubilai Khan au XIIIe siècle - est un certain Docteur Ho, un
médecin taoïste qui a indiqué sur la porte de sa maison : «
Clinique dherbes médicinales des montagnes du Dragon de
Jade de Lijang ». Ces informations viennent, pour partie, du
guide « Lonely Planet » et dIsabel qui a fait la
connaissance de ce « médicastre » en 1995. Jai hâte de
poser les roues de ma chaise dans ce lieu où, qui sait, Marco
Polo - lami du petit-fils de Gengis Khan - a peut-être
aussi posé ses deux pieds bottés de Vénitien baroudeur ? »
. . . . .
Si Marco Polo utilisait parfois des chevaux véloces et fougueux
pour parcourir les vastes plaines, notre trio de Tintin ne va
aller ni à pied, ni à cheval, ni en voiture . Pour cingler vers
Baicha, on va emprunter tout simplement une moto side-car - les
taxis locaux de Lijang. Or, sur la place Mao, un taxi side-car
dépose justement une jeune cliente au moment où nous sortons de
lhôtel . Diable, on a la baraka ce jour ! Le temps
dexpliquer au chauffeur nos desiderata, de saccorder
sur le prix, de lassurer de ma présence à bord de
lhabitable biplace accouplé à la grosse moto grise (made
in China) et me voici dans les bras de Thierry qui
minstalle sur le siège extrêmement confortable, pourvu
dun appui-tête - un vrai fauteuil club - de lengin
motorisé. A présent je suis ceinturé et alors que le
conducteur observe en souriant lefficacité de nos
manuvres, Thierry plie ma chaise puis la fixe solidement à
larrière et sur la flanc métallisé de la moto. Enfin Isa
sassoit juste derrière moi tandis que le Petit Prince -
vêtu dun extraordinaire coupe-vent rose fuchsia - prend,
en tout bien tout honneur, la taille du pilote de notre «
Harley-Davidson chinoise ».
Et... : « Attention ! Béquille enlevée... Poignée des gaz
tournée... Vroum..., Vroum... On largue les amarres de Lijang !
Marco Polo, prends garde à toi, dans une soixantaine de
kilomètres je serai dans les sillages impalpables de tes pas
!...
. . . . .
Dans le cocon de lhabitacle - plus ou moins bien à
labri des intempéries grâce à lécran transparent
dun pare-brise en forme de « U » renversé, emmitouflé
dans un coupe-vent noir en microfibre polaire et protégé par le
port dun passe-montagne bleu ciel en nylon ouatiné pourvu
dune courte visière - je mabandonne à songer à la
chance inouïe, à la bonne fortune de pouvoir encore «
pratiquer de la moto ». Car je sais de mes copains de lits, de
mes copains aux mille souffrances - dans les centres de
traumatologie et dans les hôpitaux - qui aimeraient bien être
embarqués à ma place. Et même si ce nest pas moi qui
tiens les rênes, le guidon du side-car... Même si ce nest
pas moi qui suis à la place du conducteur naxi, à défaut de
mieux, je suis enchanté de ce qui mest donné
aujourdhui !
. . . . .
Une pluie fine sest mise à tomber. Par moment, elle
humidifie malgré tout mes joues. Mais cest ma foi très
agréable. Très plaisant. Sur la route jaunâtre accidentée et
sinueuse, le pilote prend garde à la flopée dornières
mais il ne peut maîtriser tous les à-coups. Alors, dans
limmédiat, je sens les mains dIsabel qui se posent
avec fermeté sur mes épaules afin de sassurer que je
reste bien en place sur mon siège. Et ce contact, non
perceptible une seconde auparavant, me fait penser à toi,
Michel, mon frère. Ce contact me fait repenser à tes chaudes
mains vivantes lorsque nous prenions un taxi faute de voiture
privée : Moi à côté du chauffeur et toi, à larrière
du véhicule, attentif, inquiet, soucieux du moindre coup de
frein intempestif... Râlant si le chauffeur conduisait comme un
casse-cou... Si tu pressentais, dans lamorce dun
tournant, que jallais perdre mon équilibre, alors à
limage des mains dIsabel, les tiennes
sempressaient dagripper mes épaules avec une force
égale à ton amour. Dès lors, on devenait une sorte
dattelage immortel, de tandem confiant qui aurait pu aller
jusquau bout du monde. Jusquaux confins de la Chine !
Mon bonheur, non pas daccomplir un exploit sur ce sol
chinois, mais dêtre à bord de ce side-car en compagnie de
mes deux amis, et même avec ce chauffeur calme et prévenant, ce
bonheur donc, nest il pas, somme toute, Michel, cruellement
et terriblement mérité ?...
On approche de Baicha... Lhumidité sur mes joues
vient-elle uniquement de la pluie ou est-ce un mélange paisible
de ce bonheur dont les reflets perlés sont ceux des larmes
acceptées ?
. . . . .
« Aimer, cest agir ». Victor Hugo.
« ACTION » a dit Thierry. Du cocon de la moto je passe illico
au siège de ma chaise et nous traversons le village pour nous
rendre au cabinet de consultation du Docteur Ho. A première vue
, ce village semble empreint dune tristesse
déconcertante... Toutes les maisons se ressemblent : des
constructions de pierres dun jaune isabelle, des murs en
pisé et des toits pentus faits en torchis ou couverts de tuiles
presque noires. Parfois, des grappes de maïs qui enguirlandent
la partie antérieure dune habitation, communiquent une
tonalité moins austère, moins misérable.
Dans les rues en terre battue, un chariot aux roues de bois a
abandonné ses lourdes empreintes... « Et les empreintes de mon
ami Marco Polo, où sont-elles ? Je ferme pour moitié mes
paupières et je perçois lécho lointain des cavaliers de
Koubilai Khan... Plus loin encore - écoutez avec moi ! - une
cloche en bronze tinte avec assiduité ses notes hardies dans le
vent matinal... Entre-temps, Marco Polo est tiré de son sommeil,
un messager lui apporte un pli urgent auquel le grand Khan a
joint une apostille marquée dun sceau vermillon.
Durgence, le vénitien doit regagner son poste près de la
frontière !... » Mais je mets un frein à mes fantasmagories !
A mes rêveries... Si Baicha semble effectivement pétrifié dans
la gangue des siècles passés, sil se présente à mes
yeux comme ancré dans un autrefois moyenâgeux , il y a
cependant dans la grisaille du village un groupe denfants
qui se joint à notre trio. Bonheur ! Des demoiselles portent des
foulards rouges sur des sous-pulls colorés et les chemisiers
blancs au col Claudine se marient fort bien avec les jeans Lewis
ou les robes festonnées. Et puis, il y a léventail des
sourires charmeurs rehaussés par « lémail-colombe » des
dents. Et puis il y a la chaleur des rires proclamés de cette
jeune population qui nous escorte jusque chez Mister Ho.
« Une seconde ! une seconde ! sécrie Isabel,
jarrive dans un instant... » « Elle a entendu les cris
dun bébé, remarque Thierry. On la suit Daniel ? » « Et
comment quon va suivre le même chemin, Thierry ! » Un
pas. Encore un pas... Et deux pieds et quatre roues après, on
voit notre Isabel assise dans la pièce de séjour aux côtés
dune grand-mère naxi qui arbore la traditionnelle coiffe
bleue foncé aux larges bords relevés. Bercé sur ses genoux, le
bambin ne donne plus de la voix, Tel un lutin ou un farfadet des
légendes nordiques, il a un joli bonnet blanc et une combinaison
en molleton. Tour à tour, il dévisage laïeule et Isa
dun surprenant regard bleu ardoise. Les murs de la pièce
sont laqués en jaune citron et des panneaux moulurés de rouge
carmin et de vert émeraude éclairent lensemble du salon
dun soleil peu présent dans les rues sombres de Baicha.
Selon lusage, on accepte un verre de thé au jasmin. Une
entente familiale se crée au fur et à mesure que nous
dialoguons avec la grand-mère et la maman du bébé - elle
revient juste des champs. Mais la sacro-sainte course contre les
aiguilles du temps, nous oblige de refuser un deuxième verre de
thé... Sur la pointe des pieds et des roues (chut ! bébé dort
!) nous quittons cette famille simple qui nous a reçu chez elle
comme des membres de leur famille. Ainsi va la vie...
« Aimer... cest aussi partir ».
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