Tandis que je m’éloigne du parc, je m’interroge : « Où sont les autres personnes handicapées ? En aurais-je rencontrées dans des métropoles telles que Shanghai ou Pékin ? Ou bien restent-elles cloîtrées, pour mille et une raisons, compréhensibles ou non ?... »

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« L’art venge l’homme de sa condition humaine ». Pirandello.

Une poignée d’heures après la rencontre avec monsieur Tchang, une nouvelle rencontre se profile à l’horizon alors que nous flânons dans un quartier retiré de la vieille ville...

Un petit homme fluet, tranquillement exubérant, costumé de la tête aux pieds en bleu de chauffe, s’évertue à attirer nos regards dans sa direction. Thierrry fait halte et, immédiatement, l’étrange personnage prend la parole. Ses propos en chinois - ou en dialecte naxi ? sont de l’hébreu ! Et pour lui, notre anglais, c’est de l’algèbre !... Mais notre orateur nous fait comprendre qu’il souhaite que nous patientions un moment : « Oui, ici, près de ce banc... ! »

« Pourquoi pas ? On verra bien s’il s’agit d’un importun ou non. Après tout, on a rien à perdre», fait remarquer Isabel. Pour ma part, j’en profite pour demander à Thierry de nouer un foulard indien autour de mon cou et de fermer ma veste de training : « Brrr..., ce n’est plus le temps ensoleillé que nous avons connu à Dali » dis-je en frissonnant. « Pour moi c’est parfait, c’est un temps idéal ! Tu sais bien, Daniel, que je n’aime guère les fortes chaleurs... Ah bon ! notre bonhomme est déjà de retour », note le Petit Prince. En effet, encore un peu à court d’haleine de s’être empressé ; il est là. Sur ce, il prend tout son temps pour ouvrir sans brusquerie une farde qu’il tenait sous son bras. Collés sur des cartons blancs - glissés dans l’intimité transparente de feuilles en plastique - nous découvrons des « dentelles en papier rouge écarlate ». Notre interlocuteur explique alors qu’il fait des découpages dans du papier glacé afin de confectionner, par exemple, des formes géométriques, des paysages, des fleurs ou des animaux. « Quelle merveille de patience ! Que d’heures de travail », me confie Isabel. Oui, c’est tout à fait remarquable. Ainsi, sur cette page, il y a un dragon aux yeux exorbités de la grandeur d’un paquet de cigarettes et, juste en dessous, il y a une lanterne magique de la taille d’un timbre-poste. Sur la page suivante, autre chef-d’œuvre délicatement ciselé : aux quatre pointes angulaires d’un losange, lui-même à claire-voie tel un moucharabieh hindou, un couple d’hirondelles semble vouloir tirer à tire-d’aile le losange rouge cerise pour le tendre encore plus sur le nuage blanc du carton ! »


Dans le visage osseux du Dentellier, marqué par l’âge mais également par de grandes souffrances internes (j’en connais un rayon) ses yeux s’animent d’une gaieté fière et fragile. Et c’est en guettant nos exclamations et nos réactions que la dernière page offre une dentelle finale : un décor de montagnes agrémenté de pins parasols. « Syè syè ! Merci, merci infiniment mais nous devons partir à présent », dit Thierry. Mais le Dentellier ne l’entend pas de cette oreille. Il rouvre l’album et pointe du doigt les ailes échancrées d’un papillon... Oui, visiblement il cherche à retarder notre départ. Oui, c ‘est cela ; c’est bien cela, il ne veut plus nous lâcher d’une semelle. Alors, il se passe une chose invraisemblable : il glisse sa farde sous son bras gauche et sa main droite prend la main d’Isabel pour lui intimer l’ordre (mais c’est presque une supplique) de le suivre jusqu'à son domicile - et, cela va de soi, Thierry et moi d’emboîter le pas dans leur sillage . Incroyable. La démarche et l’invitation sont incroyables . En Belgique, on nous avait affirmé que les chinois n’invitaient jamais, au grand jamais des étrangers chez eux... Or, pour l’heure, on suit à la trace notre guide jusqu’au bout de la ruelle noyée dans une ombre bleutée. Puis on entre dans une enfilade de venelles où la lumière se faufile avec encore plus de parcimonie... Enfin, de fil en aiguille, sans hésitation, mes deux complices soulèvent ma chaise car il y a deux marches qui encombrent, et c’est dans la pièce principale de l’habitation du Dentellier de Lijang, que je suis maintenant...

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Comme par enchantement, une adolescente paraît à nos côtés et après un cordial bonjour en chinois suit, dans la foulée, un « bonjour » exprimé dans la langue de Shakespeare. Tandis que je suis toujours étonné de ce qui nous arrive, la petite fille du Dentellier ne semble pas, elle, le moins du monde surprise de notre présence impromptue en son logis. Et le grand-père, lui, il se fait une joie sans pareille pour nous montrer les nombreux cadres qui garnissent presque tous les murs. Foi de Tintin ! il y a des dentelles en papier qui n’ont rien à envier à leurs consoeurs de soie de Bruxelles ou de Bruges! Toutefois il m'est sincèrement impossible d’en faire une description exhaustive vu que notre séjour au pays du Céleste Empire rétrécit comme peau de chagrin.

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