« Où lon voit notre trio de Tintin en grande
discussion dans le hall de lhôtel avec une personne de
laccueil ».
« Il ny a plus de chambres à quatre ou cinq lits, annonce
Isabel. Ils veulent nous donner deux chambres de deux lits.
Evidemment le prix est plus élevé... » « On peut chercher un
autre hôtel mais que de temps perdu ! En plus, on a besoin de se
doucher et jaimerais vous inviter à déjeuner dans une
gargote de la vieille ville. Quen pensez-vous ? Donnez moi
votre avis ?! » Ha ! Thierry module son regard entre
lindécision, la méfiance et lentière
satisfaction... Je fais observer que ceci nest pas le
Pérou comme augmentation et que notre budget commun est loin
dêtre au rouge. Cet argument semble décisif : Isa et
Thierry déposent les sacs à dos puis demandent les fiches
dinscription.
Un ascenseur et quatre étages plus tard. Les chambres sont
identiques : Une simple pièce carrée meublée de deux lits
dune personne. Une chaise unique trônant près dune
armoire basse en bois brun et, vous lavez remarquée
nest-il pas vrai ? la bouteille Thermos est bien à sa
place officielle . Et derrière celle-ci, une grande et large
fenêtre qui semble ne pas connaître les caresses liquides et
citronnées dun certain « Monsieur Propre ! ».
Une heure après - tous trois lavés et rhabillés de vêtements
corrects - nos pas et mes roues nous conduisent vers la vieille
ville.
. . . . .
« On façonne largile pour en faire des vases, mais
cest du vide interne que dépend leur usage ». Lao Tseu.
De la place Mao à lentrée de la vieille ville, il nous
faut compter une quarantaine de minutes à pied. Après quoi,
cest un réseau de ruelles pavées et les roues de ma
chaise qui gambillent en un sirtaki houleux digne de Zorba le
Grec ! Puis ce sont de vieux canaux enjambés par des ponts de
pierre arqués comme des parenthèses - et londe de ces
canaux - luisante telle du papier dargent chiffonné -
pousse ses flots entre des berges surmontées de maisons qui
gardent encore les stigmates du tremblement de terre de lan
passé. Ici, par exemple, il y a des toitures totalement
effondrées et des pans de murs lézardés de haut en bas.
Toutefois, à proximité, des ouvriers récupèrent des tuiles
intactes parmi des gravats poussiéreux. Dautres
transportent des poutres pour dresser une charpente provisoire
pendant quune équipe de terrassiers, là, sur notre
gauche, sapplique à creuser le sol meurtri où
sérigeront bientôt de nouvelles habitations. Oui,
cest bien du vide interne que peut naître la vie !...
. . . . .
Dans le périmètre de la vieille ville, notre trio croise à
présent des femmes naxis. « Elles sont vêtues de blouses
bleues indigo, de pantalons étroits resserrés aux mollets, le
tout drapé de jupons noirs. Dans le dos, une cape en forme de «
T », sert à maintenir en place un panier en osier qui ne les
quitte jamais. En plus, cette cape, me précise Thierry,
symbolise aussi le ciel : la partie claire et la partie sombre
rappellent lalternance entre le jour et la nuit. Entre le
yin (élément féminin) et le yang (élément masculin). Le
mariage nexistant pas chez les Naxis, les femmes et les
hommes, frères et surs, ont des « azhus », des
partenaires, et tous les membres dune même famille
habitent sous le même toit. Traités de marginaux par le pouvoir
central, les Naxis continuent néanmoins à afficher leurs
costumes régionaux et leur particularisme à linstar des
Bais de Dali ».
« Et cette gargote Isabel, où est-elle ? Dans mon estomac,
jai un sacré « vide interne » à combler ! »
Les façades des restaurants ne sont pas garnies de néons
clignotants du genre sapin de Noël. Mais des pancartes peuvent
vous mettre la puce à loreille et qui cherche trouve... Et
nous, nous avons trouvé ! Attablés dans une pièce minuscule,
je mange de bon appétit du « baba » - une épaisse galette de
pain fourrée de légumes, de champignons noirs et doeufs
brouillés. Thierry ne dit mot mais il fait un sort à son
sandwich « naxi » - fromage de chèvre, rondelles de tomates et
oeufs au plat entre deux tranches de pain blanc. Isabel, elle,
savoure son apéritif : un vin de lychees inventé il y a un
demi-siècle et qui, selon ses dires, ressemble à un bon sherry
demi sec. « Et voici ton chop-choy Isa ! » - des dés de poulet
aux légumes de saison accommodés dune sauce piquante.
Certes, il ne faut pas être pressé, mais cest succulent
et le patron - un monsieur entre deux âges, au dos voûté
nous sert avec une telle gentillesse que nous serions des
ingrats insolents démettre le moindre reproche .
. . . . .
Après la gargote, on se promène au hasard de nos pas... Mes
amis photographient danciennes maisons en bois dont les
porches sont décorés de perroquets et de luxuriantes plantes
vertes. Moi, je suis le papier buvard qui tente dabsorber
les sons, les couleurs et les odeurs qui éclaboussent mes
sens... Revigoré par les nourritures terrestres ;
jaugmente mon tonus en goûtant aux charmes particuliers et
contradictoires de Lijang. Puis, dans lallée verdoyante
dun petit parc, il est là - un homme dune
soixantaine dannées - assis dans une chaise roulante
pourvue de trois grandes roues de bicyclette ! Depuis mon
arrivée au pays du Lotus bleu, cest le premier handicapé
que je rencontre, que je vois !... Pas besoin de se concerter :
Thierry range déjà ma voiturette parallèlement à celle de mon
« collègue ». Je libère aussitôt mes pauvres mots : « Ni
hâu, ni hâu ! my name is Daniel... ! Un air désolé joint à
un haussement des épaules me font comprendre quil ne parle
pas anglais. On sen passera ! Sourires gourmands et mains
tendues sont dexcellents sésames pour ouvrir les portes du
langage du coeur.
Maintenant je vous décris mon ami Tchang - et quimporte si
ce nest pas son vrai prénom - : il est coiffé dune
casquette plate à la Michel Audiard, il a des lunettes à
monture décaille portées sur un visage cuivré, tout en
rondeur. Une veste Mao, dexcellente facture, et un pantalon
gris clair lui donnent des allures de cadre supérieur. De «
monsieur bien de sa personne » (et cest nullement
péjoratif). Sa chaise - un tricycle à commande manuelle -
nest plus de première jeunesse. La grande roue, placée à
lavant dans une longue fourche, est équipée dun
moyeu et dun pédalier. Ce modèle de chaise permet une
certaine autonomie en rue. Une autonomie encombrante et
restreinte, certes ; mais nest-ce pas préférable à
lenfermement chez soi ou dans un home ? voire un mouroir ?
! De son côté, lui aussi, il dissèque dun oeil sérieux
ma chaise comme sil sagissait dun engin venu
dune autre planète... Et cest peut-être le cas ? !
Des badauds jouent à la joyeuse bousculade ; des enfants crient
et rient sous cape. Mais pour la première fois je remarque un
comportement inaccoutumé : il se tiennent nettement en retrait,
à distance... Mon ami est-il un personnage de haut rang ou bien
est-ce son âge ? son handicap ? qui inspirent ce respect ? cette
retenue ?... Sans façon néanmoins, monsieur Tchang prend la
pause face à lobjectif d'Isabel. Rituel habituel ensuite.
Sur une enveloppe, il calligraphie son adresse en idéogrammes.
« Cest promis, on vous enverra ces photos souvenirs ! »
fait comprendre Thierry. Tonnerre de Brest ! les moments les plus
agréables sont toujours trop courts... Il faut pourtant
sincliner devant lexigence du temps... Je tends la
main droite et je sens les doigts de mon collègue qui
sappesantissent sur mon poignet en un message muet mais
tellement édifiant... «Dzai jian ! (au revoir !) monsieur
Tchang, que les Dieux de lUnivers veillent sur vous et sur
votre famille ! »
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