A la terrasse du « Tibétain Coffee », le touriste
quadragénaire à lembonpoint de général en déroute, à
peine à croire que nous avons été au marché de Shapin et à
Xizhou. Isabel a tôt fait de lui brosser un tableau détaillé
de cette journée sans oublier nos achats. Entre autres, trois
poids à peser - utilisés avec les balances de type « romaine
» - de 50 grammes chacun, qui sont frappés de caractères
chinois et quune maraîchère baï nous a vendus de bonne
grâce. Le fanfaron a des yeux ronds comme des capsules de
bouteilles. Il a perdu de sa superbe et semble brusquement très
attiré par la fond de son verre quil vide dun
trait...
« Ah, voici Steve ! dit Thierry. Mais je ne rêve pas... il a
coupé ses cheveux et il est rasé de près ! Que se passe-t-il ?
» Hélas, Steve nous apprend une triste nouvelle. Son père, qui
souffrait dun cancer, est décédé à Vancouver. « Oui,
il a appris la funeste nouvelle en début daprès-midi...,
oui, par un fax daté davant-hier... » « Va-t-il
retourner au Canada pour linhumation ? » Il ne sait pas
encore... Normalement, il est convenu quil nous accompagne
pour la suite de ce périple. Demain, en effet, on tournera le
dos à Dali pour aller à Lijang. La nuit porte conseil, conclut
Steve. « Si je ne suis pas présent à lheure du départ
du bus demain matin, ne vous inquiétez pas. Je sais le nom de
lhôtel de Lijang et je vous retrouverai là-bas » . On
embrasse Steve avec chaleur puis on regagne le « Red Camélia
hôtel » où une bonne nuit de sommeil ne sera pas imméritée.
Le réveil est prévu pour 5h30.
. . . . .
Le lendemain... (22/04/97. 6 h 40) En attendant larrivée
du bus normal (je veux dire : sans lits-couchettes) pour Lijang,
la ville de Dali séveille doucement à la vie alors que
moi je dors littéralement debout, dans ma chaise. Explication :
loeil de la nuit, je ne l'ai pas fermé. Ou si peu. Ou si
mal. A peine étais-je couché que des spasmes incontrôlables
sen prenaient à ma jambe droite. Puis ils montaient le
long de laine, semparaient de mon abdomen, et par des
voies mystérieuses, sétendaient à mes bras pour terminer
leur course vicieuse dans mes mains et dans mes doigts. Couché
sur le ventre, la tête tournée sur le côté, jétais
incapable de bouger de ma propre volonté. Mais, vexation des
vexations, malgré ma paralysie je faisais des sauts de cabris !
Mon genou percutait violemment et sans arrêt le matelas. Mes
reins se creusaient, se tendaient à me faire péter la colonne
vertébrale. Mon visage se retrouvait rejeté vers
larrière avant dêtre plaqué en avant. Je
transpirais abondamment. Javais chaud. De plus en plus
chaud. Soif ; javais soif aussi... Un serre-joint
dacier enserrait mon coeur. Respirer normalement devenait
une gageuse insensée. Il me fallait essayer de ne plus penser
aux multiples douleurs qui étrillait sauvagement mon organisme.
Donc, procéder au vide absolu dans ma tête ? Oublier mes
turbulences par la méthode Coué ? Facile à dire . Spasmes du
diable, je vous haïssais ! Je vous détestais ! Dans la
bouillabaisse de mes organes internes mis à rude épreuve,
javais le net sentiment que des mains aux longs ongles
dacier fouillaient, labouraient et arrachaient des lambeaux
entiers de bidoche sous la peau fragile et tendue de mon
péritoine ! Une image encore : si lon avait pu observer le
remue-ménage de mon corps secoué et agité sous la couette, on
aurait pu croire que tel un amant fou et fougueux - qui serait
néanmoins tombé dès sa naissance dans une immense marmite
daphrodisiaque - on aurait pu croire que je faisais
lamour jusqu'à plus faim, jusqu'à plus soif . Hélas pour
moi, sil y avait les mouvements saccadés de ma charpente
dhomme ; il ny avait ni les plaisirs de lamour
ni la compagne qui aurait pu partager ma couche...
Le temps semblait interminable... Mon nez était bouché.
Jen avais marre. Par-dessus la tête. Alors, nen
pouvant plus - vidé, épuisé, démoralisé (momentanément) -
dans la nuit noire de cette chambre chinoise, je finissais par
lancer un S.O.S. en direction dIsabel... Elle ne dormait
plus ; éveillée quelle était par les bruits de mes
gesticulations incessantes. Elle se levait pour ôter la lourde
couette et javais déjà moins chaud. Elle me remettait en
position dorsale. Dans la pénombre, elle cherchait mon nez pour
me moucher... Puis elle se recouchait (allait-elle retrouver le
sommeil ?). Immergé dans ses rêves ; Thierry ignorait ces
allées et venues. Mon corps nu, pour sa part, mouillé de sueur
de la tête aux pieds, acceptait comme une bouée de secours la
fraîcheur bienfaisante de la nuit... Encore un peu de patience,
Danny, me disait une petite voix intérieure, encore un peu de
patience..., bientôt il fera jour... !
. . . . .
Je sais, je sais, une question vous brûle les lèvres : Je
nai plus de sensibilité sur une grande partie de mon corps
et pourtant ces spasmes, ces contractures me font réellement
souffrir. Hé oui ! paradoxe des paradoxes... Il y a vingt ans
certains médecins affirmaient que jaffabulais car il
était impossible de ressentir de pareilles douleurs. Vingt ans
plus tard, les neurologues ne se moquent plus des handicapés qui
évoquent leurs maux. Que du contraire. Ils ont même trouvé une
appellation pour ces symptômes : « Douleurs de désaffération
». Cela dit, il nexiste pas de traitement pour calmer
totalement ces spasmes et ces coups de poignard.
Hormisdavaler des neuroleptiques en quantité industrielle
et dêtre transformé en zombie. Mais jen ai fini
avec mes jérémiades. Le bus est là alors que notre ami Steve,
lui, malheureusement, il nest pas présent...
. . . . .
Sil faut des allumettes pour tenir mes yeux grands ouverts,
ce nest cependant pas une raison pour sendormir sur
nos lauriers. « Es-tu prêt Daniel » Oui ! Alors : « ACTION !
» lance Thierry. Et mon brave coussin de chaise est mis sur le
siège du bus - juste derrière la place du chauffeur. Ensuite ce
sont mes fesses et mon mètre septante courbaturé et ma tête
vide comme un tonneau qui rejoignent sans renâcler - par le
truchement des bras de Thierry et dIsabelle - le coussin
placé près du carreau au deux tiers abaissé. Sur ces
entrefaites, les deux ceintures de sécurité contournent ma
taille, mes épaules et se donnent les mains aux montants du
siège. Puis Isa bloque mes jambes qui bougent encore. « Thierry
a-t-il chargé ma chaise et tous nos bagages dans la soute ? »
interroge une voix doutre-tombe qui est bien la mienne. «
Ne tinquiète pas Daniel, on a rien oublié. S il
ny a pas dentrave au cours du trajet, on a environ
six heures de route. Mets les à profit en essayant de te reposer
un peu... Oui, je sais, il y a des courants dair comme ce
nest pas possible dans ce bus et... je narrive pas à
relever tout à fait ce fichu carreau !... Veux-tu mon capuchon
en laine polaire ? « Et toi, Isa ? » « Toccupes pas
Daniel, voilà, je ferme les pressions sous ton menton et comme
cela tu nauras plus froid. Bon, je minstalle à tes
côtés..., si tu as soif il y a de leau minérale et, il y
a aussi des fruits et des biscuits secs si tu as une fringale ».
Mon amie embrasse mon front moite. Thierry sassied en face
de nous et nous adresse un clin doeil complice. D'un regard
vaseux, j'entrevois près du chauffeur des boîtes en carton
ficelées, des paquets hétéroclites, un canard dans une cage
et, agenouillé sur le plancher, un chinois de trente ans en
chemise blanche et costume noir qui croque des graines de
tournesol... Au moment où mes paupières se ferment, le moteur
impatient du bus rue dans les brancards. Il séveille pour
le départ tandis que je glisse peu à peu dans les bras moelleux
de Morphée !...
. . . . .
« Le vent redresse larbre après lavoir penché »
De Gaule.
Après un parcours sans faute effectué sur des routes
passablement carrossables, le bus sarrête définitivement
sur laire de stationnement de la gare routière de Lijang.
Il est 13 h 30. Il y a plus ou moins 15 degrés et le ciel est
dun gris souris. Je nai pas vu grand chose au cours
du trajet. De temps à autre, une paupière courageuse, se
soulevait et les inévitables champs de riz emplissaient mon
propre champ de vision inattentif... Une bête de somme bossue
dévoilait ses lourds contours charbonneux dans léther
brumeux... Et linstant suivant, je retombais dans les bras
de Morphée. Je nai cependant aucun regret car je suis à
nouveau en pleine forme - physiquement et moralement. Quant à
Isabel et Thierry, eux aussi ils avaient accepté
lappréciable passage du marchand de sable.
A présent, je vous informe que Lijang - au nord de Dali et
proche du Tibet (altitude 2.400 m) est située dans la région
autonome de la minorité Naxi qui compte 280.000 membres au
Yunnan et au Sichuan. Les Naxis sont les descendants de nomades
tibétains et leur mode de vie est organisé en une société
matriarcale. Voilà quelques renseignements - les autres
viendront par la suite - car si avez eu la patience de me suivre
depuis le premier jour de ce périple, vous savez déjà que je
suis en chaise, que Thierry me pousse vers un taxi jaune de la
grandeur dun paquet de poudre à lessiver, que lon a
beaucoup de mal à se caser tous les trois à lintérieur
de ce taxi local, mais quen se serrant les coudes, on y est
enfin arrivé. Ah bon ! le chauffeur entêté ne veut pas mettre
en marche le taximètre. Pas dénervement surtout... Un peu
de palabre... Et hop ! il accepte denclencher le compteur.
Assez perdu de temps ! En avant toute, direction le « Red Sun
hôtel », près de la place Mao. On traverse la partie moderne
et nouvelle de Lijang. Dun point de vue trafic et densité
de la population, elle na rien à envier à Kunming. Les
rues et les avenues ondulent en une sarabande ininterrompue de
hordes de véhicules motorisés qui répandent une fumée noire
inhalée par les cyclistes et les piétons. Mais terminé les
crampes et les jambes ankylosées, le taxi nous dépose près
dune statue monumentale dun Mao Zedong en pied dont
le bras droit démesuré, levé à la César Imperator, semble
vouloir arracher toutes les étoiles du ciel pour sen
auréoler la tête !...
. . . . .
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