Le chauffeur de la fourgonnette joue aux cartes au moment où nous revenons du marché. Parfait, il est de parole, il n’a pas prit la poudre d’escampette en nous laissant sur le carreau. Il est vrai que nous payons le prix du trajet, de la course, après chaque halte... « Allez, moussaillons, on rembarque et cap sur Xizhou ».

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« Sans ailes, le faucon est impuissant dans le ciel. Sans cheval, l’homme est faible sur la terre ». Proverbe arabe. « Et moi, dans ma chaise roulante, sans pousseur, je reste sur place ! »

Xizhou... : La fourgonnette nous a déposé près d’une place publique où un vendeur ambulant, mitonne, à la demande du client, des galettes aux oignons ou à la confiture de prunes. On achète deux galettes brûlantes pour le chauffeur qui refuse d’abord, puis, devant la calme insistance de Thierry, il exprime son consentement d’un sourire plaisant. Sur la place, des tables et des bancs en pierre. On s’installe à deux pas d’une dizaine de patriarches. Thierry m’aide à manger et les galettes trouvent le chemin de mon estomac sans problème : Dame ! j’ai une faim de loup ! Depuis que je suis en Chine, je suis fasciné par l’attitude des personnes âgées qui occupent leur temps libre en jouant aux cartes et au mah-jong - tandis que d’autres semblent s’être métamorphosées en statue de sel. Par exemple, la casquette de guingois sur la moitié de la tête, la main appuyée avec majesté sur une canne à la poignée torsadée, la jambe repliée sur l’autre tel un jeune flamand rose, j’ai le sentiment que si je devais revenir demain matin ou dans huit jours, la position de mon vis-à-vis - oui, le monsieur assis juste en face de notre table - sera inchangée. Elle serait intacte. Enveloppé d’une invisible torpeur, il serait comme momifié pour l’éternité.

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Tiens, tiens... Un fait totalement surprenant se prépare... Une de ces personnes, bien tranquille, se lève et se dirige vers notre table. Il me fait penser à Gengis Khan . Une chapka brune (un couvre-chef en fourrure) descend bas sur son front. Une moustache blanche et une barbichette soulignent le bleu sibérien des yeux. Il porte une vareuse et un pantalon fanés par les ans. Une grosse canne en jonc ajoute un air martial à sa marche allègre. Il ne manque plus qu’un cheval fougueux, quelques années en moins, et j’aurais en face de moi un de ces terribles cavaliers mongols qui déferlèrent sur l’Europe au 13ème siècle. Mais l’homme de Xizhou n’a pas de geste agressif. Il tourne autour de ma chaise. Il inspecte mon véhicule sans se soucier de notre présence. Isabel et Thierry retiennent leur souffle. Moi pareil. Enfin l’incroyable se passe. Il se penche et débloque un frein. Puis le second. Ses mains se posent sur les deux poignées de ma chaise - ou de ma monture ? - et, tout en tenant sa canne, il me pousse sur la place dans une lente chevauchée fantastique. Fantastique pour moi qui suis fier comme un paon d’être conduit par un personnage aussi attachant. Fantastique pour lui aussi car, après avoir parcouru la place dans toute sa longueur, après avoir accepté de poser pour une photo, il se dirige à présent vers les tables où il me présente à ses amis . Je bois du petit lait tant je suis heureux. Enfin l’extraordinaire personnage me reconduit à ma place initiale et remet les deux freins. Il se redresse et du double lac bleu de ses yeux, la chaleur de ses remerciements sont déjà devenus indicibles !... Un souvenir en plus à accrocher au porte-bonheur de mon coeur.

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Au demeurant, l'architecture de Xizhou n'est pas très dissemblable, à mon avis, des habitations de Dali. Il est vrai que je pense encore à ma rencontre d’il y a trente minutes et, de ce fait, je suis peut-être moins sensible à la soi-disant beauté de cette ville ? Mais où est passé Thierry ? Voilà une énigme à résoudre. On s’est séparé - momentanément s’entend - sur la place aux patriarches, et depuis pas moyen de mettre la main dessus. Dans les us et coutumes des chinois, rien n’est dû au fait du hasard. Aux coïncidences. Astrologues et devins sont consultés régulièrement avant les petites et les grandes décisions qu’il faut prendre. Il en est de même pour la construction d’une maison. Exemple : Isa et moi nous venons de nous arrêter devant une porte à l’auvent décentré par rapport à l’entrée principale de la maison. Ce décentrage n’est pas fortuit. Non, il sert à éviter aux habitants l’intrusion inopportune des « esprits malfaisants » qui, selon la croyance populaire, ne se déplacent qu’en ligne droite à l’instar du vent. Sachant cela et sachant également que mes deux amis photographes bannissent la banalité pour préférer l’originalité, il ne serait pas invraisemblable de dénicher Thierry derrière cette porte... Isabel bascule ma chaise pour franchir une double marche. Puis à pas comptés, après l’habituelle courette, on tombe nez à nez avec un jeune père de famille qui nous invite à entrer dans l’intimité de son logement. En réponse à son invitation, je dis plusieurs fois, tel un perroquet analphabète : « Ni hau ! ni hau » (bonjour ! bonjour).

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On a vu juste. On a un flair imparable . Effectivement, dans la pièce principale de la maison, Thierry est confortablement assis sur un canapé en skaï brun. Une fillette, mise en élégance par le port d’une adorable robe blanche, dont le grand col en dentelle valorise la fraîcheur et l’ovalaire de son visage encadré de couettes retenues par des rubans jaune canari; et, deux garçonnets de dix à douze ans - polo bigarrés et jeans délavés - entourent Thierry qui rayonne d’un immense et magnifique sourire. Il montre aux enfants des photos prises par Isabel. Là, en cette minute même, il est sans nul doute le petit prince et le renard ! Il est le serpent et la fleur ! « Va-t-il dessiner un mouton, Saint-Exupéry ? C’est qu’il en est bien capable !... » Et si la demoiselle paraît timide - mais qu’elle est mignonne et coquette - ses frères, eux, ils continuent paisiblement à manger le contenu coloré d’un bol blanc qu’ils tiennent dans la paume d’une main, près de la bouche, alors qu’un habile ballet de baguettes nacrées papillotent dans leurs prunelles d’ébènes. Tous les enfants du monde sont beaux. Mais je craque, mais je fond - comme mes amis - quand je suis en compagnie d’enfants. De plus, être invités aussi facilement et aussi simplement au sein même d’une famille chinoise ou baï, c’est un tour de force qui tient du miracle réalisé. Sans parler de l’hospitalité qui vaut son pesant d’or, cette journée est d’ores et déjà gravée dans ma mémoire. Mais une autre réalité se fait jour, il est plus que temps de prendre le chemin du retour...

« Il faut savoir, coûte que coûte, sans aller sans se retourner... Sans perdre la face... » chante Aznavour. J’aime chanter, cher Charles. Cependant je n’aime guère m’en aller d’où je suis bien. Et toi dis-moi ?

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Le chauffeur de la fourgonnette bleue patiente à croupetons sur un muret de la place. Cette position complexe, d’oiseau sur son perchoir, n’a pas fini de me surprendre. Sur quoi, notre trio de Tintin se tasse dans la niche en tôle du véhicule (heureusement rangé sous les basses branches d’un prunier) et cap sans tarder sur Dali.

L’après-midi touche à sa fin et le soleil est voilé par de lourds nuages gris. Je ne m’en plains pas car il fait plus respirable. A l’entrée de la ville, la fourgonnette termine sa course et Isabel paie rubis sur ongle l’aimable chauffeur. Ce fut une
escapade mémorable et sans lui je n’aurais pas vu le marché de Shapin ni la ville de Xizhou.

Début de soirée. On est dans la Huguo Lu maintenant. Le «Masseur de Dali » prend le frais sur le pas de la porte. Sans hésiter Isabel apostrophe l’homme aux cheveux poivre et sel. Elle relève le bas de sa robe qui dévoile le haut de sa cuisse marbrée d’ecchymoses bleuâtres. Puis elle se campe en face de son interlocuteur pour qu’il puisse lire sur ses lèvres : « L’un de vos aidants, le garçon, n’y a pas été de main morte ! » Même s’il n’a pas compris le sens exact des paroles, la jolie cuisse de mon amie parle d’elle-même... Pas du tout embarrassé ni décontenancé par les reproches d’Isa, il hausse les épaules d’un air de dire : « Ce n’est pas important ». En mon for intérieur, je me demande s’il le pense sérieusement ou s’il ne veut pas montrer, devant des étrangers, qu’il éprouve un certain embarras... De la part d’Isa, sa démarche, comme ses reproches, sont à prendre avec humour. Et finalement, le masseur nous salue d’un cordial signe de la main et l’on se sépare toujours bons amis.

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