Tiens ! Isa insiste maintenant pour que je livre mes
impressions de ce déplacement au micro dun dictaphone
quelle tient tant bien que mal devant ma bouche. Je dois
hurler car il y a un bruit denfer dans cette caisse à
roulettes. Je suis pris tout à coup dun fou rire
incroyable. Quelle aventure décapante ! Thierry, entre
lespace calculé de deux cahots, y va dune photo.
Mais moi je narrive pas à mexprimer clairement dans
le dictaphone...
. . . . .
Cinquante minutes après le départ de Dali et 30 kilomètres
plus loin, la fourgonnette ralenti puis se range sur une place :
« Shapin terminus ! tout le monde descend ! »
. . . . .
De par sa configuration, le marché de Shapin semble se tenir
dans une ancienne carrière de sable. Thierry pousse ma chaise
sur un chemin composé de terre ocre et de cailloux. Une centaine
de mètres après la valse habituelle de monticules contournés,
en ornières, évitées, on débouche sur le site proprement dit.
Encerclés de montagnes vertes et brunes, les étals et les
échoppes sont disposés sur plusieurs niveaux. Demblée je
suis conquis par lintense activité engendrée par des
centaines de personnes et par le fourmillement désordonné des
camions chargés et surchargés dénormes paniers auxquels
saccrochent aussi bien des enfants rieurs que des
vieillards tirant tranquillement sur un fume-cigarette en forme
de tire-bouchon. Oui, ce marché, cest un bouquet de fleurs
multicolores dont chaque pétale offre une couleur et une senteur
identique et différente à la fois.
La chaleur stagne dans cette cuvette sablonneuse. Il ny a
pas le moindre souffle de vent. Par précaution - gare à
linsolation Cocotte-Minute - Isabel minstalle dans un
endroit ombragé. Dici, mon regard pourra jouer au voyeur
discret et indiscret. Pendant ce temps mes deux amis partent
chacun de leur côté - appareils photos en bandoulières - afin
daller farfouiller là où ma chaise « na pas pied
... »
. . . . .
Sur ma droite, disposé à même le sol, un « médecin
guérisseur » expose des plantes médicinales ; des ftus
séchés danimaux ; des racines biscornues ; des graines de
melon; des objets flottants non identifiés contenus dans des
liquides huileux - et les récipients étiquetés sont des
bouteilles de soda. Juste à côté, cest létal
dun vannier qui côtoie létal dun cordier. Sur
ma gauche, il y a léchoppe dun vendeur de bois
tranché et de feuilles de tabac séchées. Le client a la
possibilité de goûter la qualité du tabac proposé grâce à
une pipe à eau. Et je vois justement un amateur qui aspire une
bouffée de fumée grise... Puis, insatisfait de la qualité où
de larôme (ou peut-être voulait-il fumer à
loeil?), il expulse avec force la fumée par ses narines et
sen va sans un mot pour le vendeur dépité, mais qui, me
voyant lobserver, pouffe dun rire bon enfant, tout en
me tendant généreusement la pipe à eau!... « Syè syè!
Merci, merci! dis-je, jai arrêté de fumer et je nai
pas lintention de remettre ça... »
Un peu en contrebas, près dune marchande de fruits et de
légumes, deux jeunes femmes agenouillées, coiffées dun
chapeau de paille conique, marchande le prix dune cassette
audio de musique brésilienne... Une autre plonge la main dans un
grand bassin en plastique rouge rempli doeufs tachetés de
points noirs et qui surnagent dans un épais liquide
blanchâtre... Trois pas plus loin, cest un couple de
paysans âgés qui proposent aux chalands un lot de porcelets et
des poules naines encagées. Il est impossible de ne pas parler
des fières femmes Bai. La plupart portent des foulards brodés
entortillés dans des nattes regroupées en un lourd et élégant
chignon. Souvent, le bord des foulards est pomponné de glands de
laine. Ces femmes de tous âges, shabillent de longues
tuniques rose indien sous lesquelles paraissent des blouses
bleues turquoises. Damples jupes drapées ou évasées
juponnent leur silhouette comme labat-jour romantique
dune lampe de chevet. Mais il y a également des tabliers
indigo qui manifestent leur présence sur des pantalons en coton
gris ou noir. Parmi les acheteurs fouineurs, les vendeurs
racoleurs, les promeneurs faussement indifférents, se faufile un
cycliste tenant dune main son vélo rouillé et, de
lautre main, la menotte de son fils de cinq ans quil
porte sur ses épaules dénudées. Il y a enfin le
barbier-dentiste... Il attend les clients devant un siège en
cuir brun usagé au pied duquel un pot de chambre blanc servira
à recueillir le jet de salive rougeâtre de la dent arrachée...
!
Oui, ce marché, est un bouquet illimité dimages jamais
encore rencontrées auparavant. Cependant, dans cette diversité
de personnes, dhabits, détals, dépices, de
coiffures féminines - simples ou extravagantes - sil y a
malgré tout une certaine uniformité densembles
disparates, ce morceau de Chine qui sétale de long en
large sous mes yeux, nest pas pour autant la Chine. Comme
Paris nest pas la France ! Le marché de Shapin est
comparable à une île plantée, à une île implantée au coeur
même de cette région du sud-ouest de Yunnan. Certes il
sagit dun îlot minoritaire dans le grand archipel
chinois. Mais la minorité bai est parvenue à maintenir, me
semble-t-il, malgré la révolution culturelle et malgré les
chasses aux sorcières, son identité et sa spécificité qui
font son charme et sa force. Voilà donc un nouvel aspect du «
Céleste Empire » que jai le bonheur de découvrir en
cette fin de matinée tandis quIsabel, maintenant de retour
à mes côtés, me donne à boire et se désaltère par la suite.
. . . . .
Thierry nous a rejoint. « Je nai pas été trop longtemps
parti ? » demande le Petit Prince, encombré par son matériel
photo. « Tu tombes à pic, Thierry, jallais justement
raconter à Isabel une anecdote déroutante et poignante que je
viens de vivre il y a dix minutes. Comme dhabitude, vous le
savez, on ne se gène pas pour me regarder. Certaines personnes
sarrêtent même pour madresser un sourire, ou
quelque fois pour me donner un paquet de cigarettes. Or, un de
ces passants sest planté devant moi et a commencé à me
débiter une histoire émaillée de mots danglais et de
phrases en chinois. Volubile, il était volubile ! De son jargon
jai plus deviné que compris, quil était un ancien
militaire qui avait travaillé ou collaboré avec les soldats
américains dans les années 42/43. Il étendait ses bras comme
les ailes dun avion puis il mimait des piqués et des
explosions. Quand il disait : « U .S.A. ! », ses yeux
shumidifiaient et il restait silencieux un bref moment. Il
lui restait trois ou quatre dents sur le devant de la bouche et
son visage prenait une expression songeuse... Il perdait aussi
son pantalon quil remontait de la main droite à laquelle
il manquait le pouce et la moitié de lindex. Impossible de
dire quel âge il pouvait avoir... Une touffe de cheveux blancs
au sommet du crâne et pareil au menton... Moi jessayais
vraiment de comprendre son monologue... Il avait lair
content que je fasse attention à lui... Bien vite, il y eu un
cercle de spectateurs autour de nous. Ils écoutaient avec un
profond respect. Jai vu une femme baisser les yeux vers le
sol. Une autre navait plus de chemin avec ses doigts quand
il a prononcé à plusieurs reprises le mot « Japan ! Japan !...
» Là, il jetait les bras au ciel. Sa bouche devenait un rictus
de méchanceté et de réelle douleur. Une grosse veine bleutée
palpitait à sa tempe gauche. Il avait littéralement plongé son
regard dencre dans le mien... Les rides de son vieux visage
devenaient lécriture dun passé que je connaissait !
Alors, jai soudainement pensé à un personnage
quavait rencontré Joseph Kessel - à Macao je pense... Il
sagissait dun chinois qui avait travaillé avec les
« « Tigres Volants », les célèbres aviateurs américains qui
luttaient aux côtés des troupes chinoises contre
lenvahisseur japonais. Pour accomplir leurs raids sur les
arrières de lennemi commun, ils décollaient de la base de
Kunming... Pour moi, je nageais en plein dans la petite et la
grande Histoire. Dans mes souvenirs de lectures également... «
Et comment cela sest il terminé, dit Thierry ? »
« Dune manière aussi étrange et touchante que son
histoire. Il a fermé les trois boutons dorés de son veston
informe puis très lentement il a prit mes deux mains dans les
siennes en répétant « U.S.A. okay ! okay ! U.S.A. big good !
» Puis il est parti comme il est venu... Jai espéré
quil se retourne pour un dernier adieu, un ultime signe de
la main, mais il ne la pas fait. La foule lavait
avalé.. « Tu vois, Daniel, on peut te laisser seul en toute
confiance, tu trouveras toujours quelquun avec qui parler !
» déclare Isabel, très heureuse pour moi davoir eu la
chance de partager les confidences du « Militaire de Shapin ».
. . . . .
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