Un poste de télévision beugle son feuilleton
quotidien dans un coin - ce qui permet de travailler tout en
regardant le défilement des images. En Asie, même dans les
coins les plus reculés, la télé est omniprésente, omnipotente
dans tous les lieux publics. Dans tous les foyers. Cest
lopium du peuple. Cest le chewing-gum de
lesprit... Toutefois, léquipe accepte de détourner
leur attention de lengin à images, pour soccuper de
nous. Isa prévient le Chef : « Daniel, mon ami handicapé, ne
se mettra pas sur le ventre ; il a trop mangé ! » Sourires
éloquents... Paupières qui sabaissent... Je suis
rassuré. Peu après : « ACTION ! » Et sur un matelas de mousse
vêtu dun drap neigeux, je suis transféré (je reste
habillé dun T-shirt et dun pantalon en coton). Mes
amis sinstallent à leur tour sur les deux lits restants.
Par lexpression de signes ponctués de chuintements dans la
voix, le Chef distribue ses instructions à ses adjoints. Et puis
le voilà qui vient vers moi... Je ferme les yeux et
jessaye de faire le vide dans ma tête. Immédiatement je
suis surpris : Ses pouces senfoncent dans mes tempes.
Remontent vers le milieu de mon front. Descendent le long des
ailes du nez. Puis ils passent en éventail sur mes joues.
Tripatouillent mon menton. Se joignent derrière ma nuque et
sy attardent longuement... Je constate quil
sagit plus dun massage en « profondeur » quun
effleurement des mains. Cest un peu douloureux
lespace dune seconde. La seconde suivante le
soulagement est là. Total. Roboratif ! Les noeuds au niveau des
épaules sont indiscutablement défaits. Dénoués. Petit à
petit, joublie le temps qui sécoule... Je me rends
juste compte quun adjoint prend le relais... Il
sapplique, pour sa part, à soulager mes biceps
contractés. A malaxer mes abdominaux. A détendre ma jambe
droite qui brusquement joue au french cancan. Et elle se calme,
ma jambe... elle se calme même tout à fait ! Un petit miracle
inespéré. Même si le miracle, je le sais, ne sera certainement
que dune durée limitée, cest toujours ça de
gagné. Doucement, enfin, la séance de massage se termine et je
métonne dêtre couché depuis plus de quarante cinq
minutes...
Nouveau transfert du lit à ma chaise. Je me sens en pleine
forme. Mon estomac a tenu le coup dune manière
remarquable. Isa et Thierry sont eux aussi satisfaits du
traitement de choc. Il fait nuit dencre maintenant. Tous
les trois nous avons hâte de nous coucher ! On serre les mains
des masseurs et, comme dhabitude, le dialogue final est
constitué en grande partie dexpressions du visage et par
des mouvements denthousiasme de la tête. « Bonne nuit à
Vous, amis du salon de massage de Dali ! » Jaimerais
connaître un jour, dans mon lointain pays, un cabinet constitué
de thérapeutes sourds et muets, daveugles, de mal voyants,
de paraplégiques; et qui pourraient exercer leur profession
comme vous-même lexercez : librement. Sans préjugés.
Sans à priori des personnes valides. Sans barrières
administratives surtout. Et, en définitif, pour le bien de tout
un chacun : des personnes handicapées à lensemble de
notre société. Il nest pas interdit de rêver...
. . . . .
A lhôtel je suis rapidement mis sur mon lit (encore un !)
déshabillé, ma vessie est vidée, et puis Isabel
minstalle sur le ventre. En général jessaye de
passer la nuit dans cette position afin quil ny ait
plus de pression au niveau de mon siège, de mes fesses, endroit
où je nai plus du tout de sensibilité. Dès lors, le sang
irrigue et afflue à nouveau normalement. De cette manière
jévite au maximum les escarres. Les plaies du sacrum. Mais
ce nest pas toujours possible car si ma digestion
nest pas terminée, il est hors de question dessayer
de dormir dans cette position. Ce soir, cependant, double miracle
: je nai plus de contractures et jai très bien
assimilé un copieux souper . Ma foi, ce fut un massage
réellement bénéfique !
. . . . .
Dans le « Carnet de Route » on note de moins en moins les faits
quotidiens par manque de temps. Juste ceci :
« Dali. 21/04/97. Après la séance de massage, je me suis
endormi comme une souche. Nous avons eu de la visite ce matin à
6 h. Un voyageur de passage a occupé un des lits disponibles.
Pas discret pour un sou, il a fait du potin pour dix. De
surcroît, il ne devait pas connaître lexistence de
leau et du savon... ».
. . . . .
« Ce nest pas le chemin qui est difficile, cest le
difficile qui est le chemin ».
Une fois par semaine, les Bai migrent en masse vers le petit
village de Shapin où se tient un marché particulièrement
animé. Situé à 30 km de Dali, on peut sy rendre grâce
à des minibus mis en service par les hôtels. Isabel a réservé
nos places mais une mauvaise nouvelle nous attend :
Aujourdhui cest la foire de la « Troisième Lune »
à Dali. En conséquence, concurrence oblige, les bus locaux
restent au garage . Ceci les autorités compétentes ne
lignoraient pas lorsque hier matin on a acheté nos
billets. Alors que penser de ce mutisme ? Rien. Rien du tout !
Cest lorganisation dite à « la chinoise ». Il faut
en prendre son parti. Cest tout. On a remboursé le prix de
nos billets; dès lors, il est inutile den faire un plat.
En attendant, ce contretemps nous met des bâtons dans les roues.
En 1995 Isa a vu la fameuse foire. Selon ses dires, elle est
inintéressante et ne vaut pas le détour. Qui plus est, il
était prévu dans notre programme de passer - au retour du
marché - par Xizhou (une vieille ville au nord de Dali dont
larchitecture bai est très bien préservée des outrages
du temps). En combinant ces deux visites, la journée aurait
été richement remplie. Va-t-on renoncer ? Hors de question ! «
On pourrait sy rendre en taxi » suggère Thierry . « Il
faudra négocier le prix de la course avec le chauffeur pour le
garder, lui, et son véhicule, pour toute lexcursion »,
renchérit Isa en se gratouillant le bout du nez de lindex
droit. « Allons toujours jusqu'à la station de taxi, dis-je, on
avisera par la suite... ».
En cours de route on rencontre le touriste ventripotent : « Vous
allez au marché de Shapin ? lance le bonhomme avec un accent
rocailleux. « On y va de ce pas » dit Thierry. Les mains sur
les hanches, le polo blanc tendu sur son ventre bedonnant au
milieu duquel trône un énorme appareil photo nippon ; le gars
nous dévisage dun air moqueur qui, sincèrement, nous
énerve un peu... beaucoup... énormément ! Dautant plus
quil rajoute presque hilare : « Cest impossible, il
ny a pas de moyen de transport..., les chauffeurs
réclament des prix fous..., et puis, avec votre ami dans sa
charrette..., cest dun hélicoptère que vous auriez
besoin... ! Allez, à se revoir ! », termine
monsieur-je-sais-tout, qui dun pas traînant, se dirige
vers le « Tibétain Coffee » afin dingurgiter son apéro
matinal.
Le facétieux personnage a raison sur un point : les chauffeurs
de taxis se sont passé le mot : ils prennent les rares touristes
pour des proies faciles en réclamant des sommes exorbitantes.
Mais nous ne sommes pas des oies blanches ! Aussi, dun pas
décidé, on se dirige vers la sortie de la bourgade
lorsquune fourgonnette bleue, rangée sur le bord de la
chaussée, nous donne une idée... Le conducteur a un visage
impénétrable. Le dos appuyé contre la carrosserie, il boit du
thé vert en fumant comme un pompier en manque. Il est vrai
quavec la centaine de marques différentes de cigarettes,
plus les pipes à eau traditionnelles, le chinois ne peut être
quun grand fumeur. Mais sur ces entrefaites, Isabel a
touché le jackpot ! En ce sens que le conducteur accepte de nous
véhiculer toute la journée et ce, pour un forfait qui ne lèse
aucune des deux parties.
. . . . .
Larrière de la fourgonnette nest pas ouverte aux
quatre vents. On a bricolé la plate-forme afin de constituer une
sorte de boite plutôt cubique fermée par une ridelle en acier.
A peu de chose près, sa silhouette est celle dun
camping-car assez rustique. La chair de ce cube est
confectionnée dune fine armature en tôle - avec deux
fenêtres en Plexiglas à hauteur des yeux. Le soleil commence à
tambouriner sur la toiture, sur les parois qui luisent telles des
miroirs... Bon, jembarque, et javiserai ensuite si je
fond comme neige au soleil. Le chauffeur abaisse la ridelle. Ha !
entre le plancher du véhicule et la chaussée, un bon mètre
sépare lun de lautre... Personnellement je ne suis
pas un spécialiste du saut en hauteur. De plus, on ne dispose
pas de la perche magique du champion du monde... Tant pis. On
applique la méthode système D ! « ACTION ! » Thierry, Isa, le
chauffeur, assistés de plusieurs badauds bénévoles, soulèvent
ma chaise à bout de bras. « Baisse la tête, Daniel ! crie Isa,
le toit, fais attention au toit ! » Instinctivement jai
déjà rentré la tête entre les épaules. Bien joué
moussaillons, la manoeuvre fut parfaite et le capitaine Danny est
à bord du galion-camping-car (installé dans le sens de la
marche ) avec mes deux membres déquipage : Dupont Isabel
et Dupond Thierry. Quant au chauffeur, jespère quil
ne sera pas distrait comme le professeur Tournesol !...
Dans lhabitacle, application des mesures de sécurité : On
bloque ma chaise avec les deux freins. Quelques planchettes
dun cageot démantibulé font fonction de cales derrière
mes roues. Un des moussaillons sort de mon sac les deux ceintures
que lon emporte partout. La première, en matière velcro,
senroule facilement sous mes bras puis autour du dossier de
mon siège. La seconde en nylon noir - munie dune boucle à
rabat - ceint ma taille. Enfin, de chaque côté de ma chaise,
Isa et Thierry, (nettement plus intelligents et débrouillards
que les Dupont ) sont assis sur une banquette et tiennent
fermement les accoudoirs. Mais pendant que je cause, que je me
moque gentiment de mes deux amis ; le véhicule a pris la
direction du marché de Shapin. Quart de tour de tête à droite,
en direction du rectangle de Plexiglas... Gymnastique inutile :
je narrive pas à faire un point fixe avec mon regard tant
la route cabossée me fait songer aux montagnes russes des
foires. Heureusement, contrairement à mes craintes, je ne suis
pas incommodé par la chaleur.
. . . . .
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