Plus tard, après le hors-d’oeuvre enchanteur du lac Er Hai, retour à la case départ du « Tibétain Coffee » où l’on voit Steve penché sur un grand cahier à l’épaisse couverture cartonnée. « C’est le manuscrit de mon dernier roman, Daniel ! Cette fois, j’écris une saga qui se nourrit exclusivement de mes rencontres et de mes expériences vécues au cours de ces trois dernières années... Hé oui, il y a trois ans environ, je pliais armes et bagages pour quitter définitivement Vancouver, ajoute-t-il d’une voix teintée d’une évidente nostalgie ».

L’écriture c’est une chose ; se nourrir en est une autre... Et sans surseoir notre quatuor de bourlingueurs opte à mains levées pour un en-cas typiquement tibétain :
Un Apple pie ! Autrement dit, une sorte de tourte aux pommes. « Pour étancher nos gosiers plus secs que de l’étoupe, thé vert à satiété pour l’honorable assemblée ? »
déclame Thierry avec une emphase digne d’un ténor du barreau. « Oui ? non ?... C’est... : Oui ! à une infime exception... Celle d’Isabel - gourmande va ! - qui préfère un rafraîchissant thé baratté ». Sur ce, après s’être sustenté et désaltéré, il nous reste encore pas mal de pain à manger sur la planche de notre programme. Terminé le farniente à la plaisante terrasse ombragée. Les fragiles cailloux blancs, laissés par Isabel pour baliser nos chemins d’aventures, ces cailloux blancs ne s’éterniseront pas... Alors, en route !

Dix mètres plus bas, il y a une boutique qui confectionne des vêtements en moins de vingt-quatre heures. L’atelier impeccablement propre, aéré, à portes ouvertes sur la
rue animée. Ma chaise aura néanmoins difficile à se faufiler entre les tables de coupe et les machines à coudre... Qu’importe, Isa sert de porte-parole et d’interprète. Suivant mes suggestions, elle demande, en anglais, de me tailler une courte veste Mao en coton noir - avec des brandebourgs en guise de boutons. Après quoi, sur le trottoir de la Huguo Lu, deux mains féminines prennent mes mensurations immédiatement reportées dans un calepin. « Demain soir, la veste sera terminée », assure la couturière bai. Idem pour le pantalon gris perle, aux multiples poches plaquées, que Thierry a commandé de son côté. Service express et prix du travail, imbattables (300 francs pour la veste). Est-ce de l’exploitation ? Suis-je un affreux capitaliste ? Je me pose la question... Mais Steve me fait justement remarquer que les commandes affluent. Que les clients - touristes comme chinois - font presque la file. Au fond, je n’ai ni à juger ni à condamner ex abrupto. La misère et l’exploitation du peuple des prolétaires abusés, il faut les traquer et sans nulle doute tenter d’y remédier, d’y mettre fin. Mais ne serait-ce pas une erreur
notable de ma part de confondre ce salubre atelier de Dali avec les sordides ateliers clandestins éparpillés aux quatre coins des cinq continents ? Le mieux est parfois l’ennemi du bien...

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« On laisse un peu de soi-même, en toute heure et en tout lieu » (...). Edmond HARAUCOURT. Ronde de l’adieu.

Il y a deux ans, Isabel avait photographié plusieurs personnes à Dali - et dans d’autres lieux également. Or, pour le moment, depuis trente minutes, notre quatuor cherche en vain une dame qui habite dans une des ruelles sise en dehors des quartiers animés. Aux rares passants, Steve montre une photo noir et blanc de l’amie d’Isa. Signe de tête universel signifiant : « Non, désolé..., j’ignore qui est cette personne ». Les minutes s’égrènent... On désespère. Serait-elle absente ? malade ? morte ? Mais non, l’espoir refait surface sous la forme vivante d’un gamin qui nous fait comprendre qu’il faut le suivre. Les rues pavées deviennent un piteux terrain vague décoré de trous en forme d’entonnoir... Ma chaise tout à coup décolle du sol : Je suis dans un palanquin porté par Steve et Thierry. Génial, vraiment génial ! Mais ce manège de luxe ne dure que le temps de le dire. Quelques entonnoirs plus loin le miracle est là...

Au sein d’une courette dallée, à l’arrière d’une maison indécelable si l’on ne possède pas le fil conducteur pour y arriver, paraît enfin une dame haute comme trois pommes. Un bonnet de laine brun rouille - d’où s’échappent des mèches blanches - l’a chapeaute comme le bonnet rouge du commandant Cousteau . Autour de ses jupes, une kyrielle d’enfants parlent entre haut et bas. Mais la petite Dame de Dali, d’un pas décidé, va à la rencontre d’Isabel... Deux paires de mains se prennent puis se serrent avec de merveilleuses crispations de bonheur dans les phalanges qui s’étreignent, qui se reconnaissent. L’émotion pudique et embuée des yeux d’Isa m’émeut autant que si c’était moi qui serrait les mains de Mamy Dali...

Peu après, distribution de tabourets et tous de s’installer en arc de cercle dans la courette où, avec une noble fierté compréhensible, notre hôtesse nous montre une grosse truie noire qui grogne à qui mieux mieux et trois poules rousses caquetantes qui gambadent ici et là. Après quoi, les yeux d’une belle eau claire de Mamy Dali, scrutent les photos d’Isabel. Elle sait gré à mon amie d’avoir tenu parole. D’être venue apporter le fruit de ses prises de vues faites il y a vingt-quatre mois. Elle lance en chinois (ou dans un dialecte de la région ?) des tirades de remerciements chauds comme des croustillons bien cuits - et nous comprenons et nous partageons, sans besoin de traducteurs, l’exactitude de ses paroles et sa joie manifeste car, comme disait mon grand - père maternel : il n’est pas nécessaire d’être cuisinier pour apprécier la magie et la saveur d’un bon repas !...

Un des enfants - cinq, six ans, polo jaune canari et salopette en jeans - pose son oeil arrondi derrière le viseur de l’appareil photo d’Isa. Elle explique le pourquoi du comment du zoom... Eclats de rires... Puis mains sur la bouche... Puis « que-j’y-revient-y-jeter-un-oeil! » Et dans l’instant qui suit, les rires aigus de repartir telles des étoiles nimbées d’une franche et d’une réjouissante candeur. Hélas, les rouages du temps, eux toujours ! nous obligent à commencer le dur cérémonial des « aux revoir» qui ne veulent pas, surtout pas être des adieux... Silence donc sur les sentiments des uns et des autres. Ici, pour l’heure, la pudeur des sentiments se conjuguent déjà au temps des souvenirs.

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Retour dans Huguo Lu - début de soirée. « Les restaurants chinois et surtout les cantines d’Etat, ont autant de charme qu’un gymnase éclairé au néon », m’avait confié un ami en Belgique. Heureusement le « restaurant privé », où nous soupons offre une ambiance plus agréable. Un service plus rapide et le personnel est, de prime abord, fort courtois. Enfin, d’après la carte, les mets proposés semblent savoureux...

Isabel joue avec ses baguettes sur la table du restaurant. Tout comme moi, elle n’a pas encore arrêté son choix sur ce qu’elle veut manger. Thierry et Steve se décident pour une table de riz (plusieurs plats). Dans la cuisine chinoise les possibilités de faire bonne chair ne manquent pas. Mais on retrouve souvent les mêmes ingrédients de base : des nouilles et du riz ; des légumes crus et braisés à l’huile ; des languettes de poulet et de porc émincés ; des crustacés et des oeufs; des fruits divers et le soja préparé de mille et une façons - plus les soupes claires et les soupes épaisses, et j’en oublie évidemment. Bref, je commande... : un peu de tout ! En attendant, Isabel place à ma main gauche une orthèse - une attelle - à laquelle on fixe, selon l’usage, une fourchette ou une cuiller. Appareillé de la sorte, je peux vous confier que je sais désormais manger comme un grand garçon, mais aussi, que d’avoir eu les yeux plus grands que mon ventre, que d’avoir fait, somme toute, honneur aux plats à l’instar de mes trois amis, eh bien, maintenant, je serais bien incapable de croquer encore un seul grain de riz et ce, fut-il même coupé en quatre et dans le sens de la longueur !...

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La nuit s’infiltre, profonde et rêveuse comme un songe d’été, dans Huguo Lu... A la terrasse du restaurant, la discussion roule sur tout et sur rien. Un touriste ventripotent demande si nous irons demain matin au grand marché de Shapin. « Bien entendu, nos places sont déjà réservées dans le minibus ! » Deux étudiantes d’une vingtaine d’années traduisent en anglais les coordonnées chinoises des personnes auxquelles nous enverront les photos - et Thierry de noter studieusement dans mon carnet d’adresses. Au moment de régler l’addition (notre trio a un budget commun) Isa rafraîchit nos mémoires : « Un bon massage pour tous, comme convenu, avant d’aller se coucher ? » Holà ! mon estomac a doublé de volume... Me faire masser après ce copieux souper, n’est ce pas un tantinet imprudent ? Audacieux ? La question joue au diabolo dans ma tête lucide. Le hic, c’est que l’occasion ne se représentera plus. Demain c’est la dernière journée que nous passerons dans la région avant un nouveau départ. De plus, l’équipe de masseurs sort vraiment des sentiers battus car ce sont des sourds et muets dont la renommée n’est pas surfaite. Faire faux bond à des amis handicapés, serait inadmissible de ma part ! En conclusion, d’accord pour me faire malaxer de la tête aux pieds, mais je ne me coucherai pas sur le ventre -, eh oui, on sera allongé sur... comment dire ? un lit ? une table de travail ?... Bref - bis ! - terminés les faux-fuyant. Après le hors d’oeuvre enchanteur du lac Er HAi, je suis désormais prêt à consommer le dessert de la journée : les grandes et les petites manoeuvres des masseurs silencieux de Dali!...


Steve nous souhaite le bonsoir et regagne son hôtel. Notre trio entre dans l’antre du salon de massage...

Isabel remet des photos couleur au chef masseur. Télescopage des sourires de l’un vers l’autre. Arrimage des sourires de l’un à l’autre !... L’homme a des cheveux poivre et sel, coupés court. Un ample tablier blanc lui confère un aspect sérieux, important, crédible. Dans son regard heureux il y a aussi de la fierté. Oui, la fierté de pouvoir intercaler les photos d’Isabel avec des dizaines d’autres qui tapissent les murs de la pièce où il officie, lui, et ses deux aides : une fille et un garçon de la moitié de mon âge et qui seraient, paraît-il, membres de sa famille. Tout de suite, je suis impressionné d’être reçu à bras ouverts par ces personnes sourdes et muettes qui s’expriment uniquement par le langage des signes auxquels ils ajoutent, parfois - comme autant de post-scriptum parfaitement synchronisés - des claquements secs des mains et des claquements vifs du plat des talons.


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