Au lendemain d’une nuit ponctuée par mes ronflements intempestifs et tonitruants (ce qui ne perturba pas Thierry, il a un sommeil de plomb, mais ce qui tint éveillée Isabel un long moment) et après que ma vaillante infirmière autodidacte, de bonne humeur néanmoins, eut exonéré les selles de mes intestins à l’aide de son index préalablement munit d’un gant en plastique (eh oui, mon handicap nécessite cette manipulation), puis après qu’elle m’eut lavé, habillé, brossé les dents, coiffé, que notre trio eut déjeuné de fruits frais arrosés d’eau minérale et d’un café soluble - tout ceci fait et prit dans notre chambre monacale - et c’est sans relâcher les rouages bien huilés de notre programme que nous sommes déjà à pied d’oeuvre pour le hors-d'oeuvre de la journée : le lac Er Hai !...

Dès la sortie des bruits de la ville, les mêmes paysages plats des rizières et des champs deviennent les constantes toiles de fond de notre escapade matinale. Entre les trous et les cailloux du chemin de terre, Thierry navigue à vue... On tangue l’un et l’autre tel un couple de bouchons brinquebalés sur des flots incertains... Le petit Prince bascule ma chaise vers l’arrière pour qu’elle repose sur les grandes roues... Effectivement, de la sorte, on sautille moins. On joue moins à l’escarpolette chinoise. Mais pour mon « pousseur », la tâche est aussi rude... A ce rythme, il nous faudra une heure environ pour toucher au but final... Rien ne presse cependant. Un chapeau en jeans me protège de l’ardeur du soleil et sur mon nez de Cyrano une sérieuse paire de lunettes m’autorise à distinguer - sans cligner continuellement des yeux - une mince petite dame, fluette comme un roseau, qui chemine doucement, doucement... tant ses épaules maigres et robustes ploient sous le fardeau encombrant et volumineux d’un agrégat verdâtre composé d’herbes diverses et de foins coupés... En nous croisant, pas une seule ride ne s’active sur son beau visage parcheminé... Aspects laborieux, constants, tenaces de la Chine rurale... Aspects serviles et harassants, aussi et d’abord, de l’inhumaine « Condition Féminine... »
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« Ah ! Isabel, une carriole se pointe à l’horizon ». « Enfin Daniel, soit plus romantique, veux-tu ? ce n’est pas une carriole mais une calèche ! » « Juste Isa, une calèche tractée par une mule et dont le cocher nous propose à présent de monter à bord de son romantique véhicule afin de nous emmener trotte-menu jusqu’au lac. » Deux banquettes étroites garnies d’un fin coussin en mousse et des dossiers en tous points pareils attendent le résultat de mon inspection... Explications : Je n’ai pas d’équilibre ni de préhension. De plus, je n’ai plus de sensibilité (au niveau de la peau) depuis les doigts de pied jusqu’au milieu du torse. Pour moi, il est hors de question de m’embarquer sans précautions. Une blessure bénigne met des semaines voire des mois avant d’être guérie. Aventurier et poète dans l’âme : oui. Kamikase inconscient, non merci ! On se concerte pour la concordance des manoeuvres... Est-ce faisable? Ce l'est. « Action » clame Thierry. « Caramba, on y va ! » Suis-je dans les bras de mon pousseur ? « Oui ». Isabel a-t-elle placé le coussin de ma chaise sur la banquette arrière ? « Affirmatif ! » Suis-je assis ? Calé à bâbord par mon lourd sac à main et bloqué à tribord par Isabel elle-même - si j’ose dire ?... « Evidemment ! et j’ajoute, de surcroît, que son bras gauche enveloppe fortement mes épaules ». Tournant le dos au cocher, Thierry, lui, enserre mes genoux entre ses jambes, et... : « Fouette cocher, que l’attelage prend la jolie clef des champs ! ».

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Au pas modérés de la mule, on parcourt presque sans heurts importants le reste du chemin. Au-dessus de nos têtes, un tissu chamarré tendu sur des arceaux amorti judicieusement l’assaut des feux du soleil et la respiration d’un vent tiède qui me procure l’illusion passagère de mieux supporter la chaleur. De temps à autre, Thierry saute en marche et, de clic en clac consécutifs, il engrange un canevas de photos dans l’un de nos appareils. Bercé par les balancements de la calèche et par l’harmonie des vagues altières des verts épis des rizières damassées par les moirures bleues acier de l’eau, j’entends la voix sereine d’Isabel qui cite de mémoire les paroles d’une chanson de Michel Jonasz : « Sur l’eau calme d’un bleu profond, aucune ride. Silencieux reflet d’une danseuse étoile, les pensées s’arrêtent et le bonheur tranquille s’installe... » Dix battements de coeur plus tard, la calèche traverse le village de Caicun situé à moins d’une encablure du lac Er Hai.

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Le cocher offre spontanément ses bras et ses amples sourires pour me mettre en chaise. Belle démonstration que l’on peut déplacer des montagnes par la seule force de l’entraide. Midi se lève et rayonne à ma montre-bracelet, devant mes yeux s’alanguit, l’onde du lac... A plusieurs dizaines de lis de ma chaise, j’entrevois l’autre rive ourlée d’une chaîne de montagnes noyées entre l’eau indolente et un ciel blanc... Dans le port à l’allure de crique, une lourde jonque mouille l’ancre toute voilure affalée. A l’arrière, sur la dunette en demi-lune, une jeune femme assise, les genoux au menton et le visage tourné de biais dans notre direction, ne semble pas étonnée de notre présence. Une planche branlante sert de trait d’union entre la rive et le pont. Il serait possible de louer une embarcation et de passer le reste de la journée sur le lac. Malheureusement nous n’avons ni les moyens financiers ni le temps requit. Ce n’est guère important cependant. Après les bercements de la calèche, je me laisse bercer par les images qui m’environnent : Un mince sampan négocie un départ ordonné pour gagner le grand large. A la proue, un homme godille à l’aide d’une perche plus longue que l’embarcation. Pendant ce temps, le cocher converse avec le patron pêcheur de la jonque. Des habitants de Caicun descendent une volée de marches pour aller laver du linge contenu dans un ancestral panier en osier ou dans des sacs plastiques. Lavandières chinoises agenouillées sur un ramassis de cailloux d’une jetée de fortune ou lavandières du Portugal, ou de Haute Provence - et j’en passe - : mêmes battements des mains pour blanchir les draps souillés, mêmes aspects déterminés des femmes au labeur... Un peu en retrait, auprès d’un rocher vert de mousse, un enfant aux paupières lunaires, au visage solaire tend son regard curieux dans ma direction... Pour moi il est âgé de dix ans, il est âgé de 10.000 ans. Pour moi : il est la CHINE ! Celle du passé, celle de l’avenir ! Car s’il vit dans un endroit retiré de toutes métropoles, son T-shirt coloré et ses baskets sont les signes distinctifs, entre autres, que la Chine s’est bel et bien éveillé. A doses homéopathiques peut-être. Mais à l’instar de ce pays, les proportions sont d’un gabarit géantissime ...

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Le coché accepte spontanément de jouer au « Mister photographe » . Entourés de mes amis, le patron pêcheur sera, lui aussi, « impressionné » sur pellicule. Dans mon carnet, il note ses coordonnées pour l’envoi des photos. Les aiguilles du temps n’arrêtent pas leur course, il faut rebrousser chemin. Avant de se mettre en route, je prends mes médicaments (on a toujours de l’eau en bouteille dans nos sacs) et je mange deux bananes excellentes pour leur contenu riche en magnésium. Au village de Caicun, on fait une courte halte. Encore des enfants qui accourent de nulle part et de partout... Ils forment une haie d’honneur autour de ma chaise, autour de notre trio. Je dis « Bonjour ! bonjour ! », dans leur langue. Les yeux s’agrandissent puis ils répondent par des « Hello, hello ! » Surprenant : je dis deux mots en chinois et ils rétorquent en anglais ! Jeu singulier et choc sympathique des cultures. Choc pacifique de deux mondes et choc des générations différentes mais nullement antagonistes pour autant. Oui, chassés-croisés des rencontres inédites. Inoubliables. Dans l’arrière-cour d’une ferme, une femme bai ratisse le sol jonché d’herbes et de détritus. Aucune rudesse soudaine dans ses mouvements ou de mots hurlés à tue-tête en nous découvrant accompagnés de la ribambelle de gosses qui ne nous lâche plus d’une semelle. Non, encore et toujours : des sourires, des sourires, des brassées de sourires !...

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