Il n’y aura plus de retard - hormis le fait que le bus vient de nous déposer à Xiaguan ; une ville industrielle morne et sale qui n’incite guère à s’attarder. Bon... Ma chaise est-elle en place sur le parking ? Oui, alors... « ACTION » Et voilà, je suis en chaise ! Pas mécontent de bouger la nuque de gauche et de droite. Il est 15 heures ; donc... cela fait environ huit heures de retard sur l’horaire initial. Bah ! mon moral est intact. Il fait ensoleiller et, maintenant, Isabel et moi, nous sommes à bord d’un « mini taxi » qui nous conduit au « Red Camélia Hôtel ». Quant à Thierry et Steve, ils viennent en taxi-scooter avec le reste de nos sacs.

Le chauffeur a une maladie peu ordinaire : il joue du klaxon sans discontinuer. A crever les plus solides tympans ! Il est vrai que c’est le sport national du pays... De plus, il veut absolument nous emmener dans un hôtel luxueux et de son choix... Il ne parle pas un mot d’anglais et c’est par le truchement de notre guide (dans lequel est inscrit l’adresse en caractères chinois) qu’Isabel tente en vain d’emporter la partie... Assis à côté du chauffeur, je m’amuse de la situation rocambolesque, Il maugrée et crie de plus en plus tandis que mon amie lui lance des : « Chéri, chéri, tu n’auras pas le dernier mot ! Je sais où est situé notre guesthouse. J’y ai logé il y a deux ans, alors il ne faut pas jouer avec mes pieds !... » Mais... miracle, on y est ! Bon bougre, le chéri d’Isabel, donne un coup de main pour porter les sacs à dos jusqu'à l’entrée, puis, hurlant de plus belle, il chicane pour le prix de la course... Enfin, un calme incroyable s’installe... Dans le patio ombragé de l’hôtel, j’attends une réponse importante : Y a-t-il de la place pour notre trio de Tintin ?...

- Ca va Daniel, il y a une chambre commune à cinq lits qui est disponible, crie Isa du fond du jardin.

Dix minutes après le cri de joie d’Isa, nous entrons dans une chambre en tout point conforme à celle de Kunming. Dans les trente minutes qui suivent, c’est Steve et Thierry que nous embrassons. Le temps de préparer un café soluble - apporté de Belgique - de le siroter - « Ah, le tonus revient un peu à peu! » -, d’envisager un rendez-vous avec notre ami canadien pour le début de la soirée; et, voilà Thierry - visiblement pressé - qui nous propose déjà de prendre une douche. Proposer c’est l’adopter. Sans délai, je suis allongé sur mon nouveau lit. A peine suis-je délesté de tous mes vêtements - « Pouah ! quelle détestable odeur de transpiration! », - que ma vessie gonflée comme une outre est vidée - un sacré soulagement... Et maintenant je suis installé sur un tabouret avec, à ma gauche : Isabel en maillot noir (charmante), et, à ma droite : Thierry en slip de bain (pas de commentaire). Dans la douche préhistorique (pas de pommeau mais juste un gros tuyau noir fixé au plafond), je sens avec un plaisir sans faille, un plaisir non dissimulé, l’eau chaude couler sur ma tête et ruisseler le long de mon corps fatigué. Pendant cinq grosses minutes mes deux amis me laissent profiter au maximum de cette sublime relaxation. Ceci aussi participe à une certaine forme de bonheur de vivre... Une richesse même ! Oui, se surprendre soi-même en acceptant l’inconfort d’un tel déplacement en bus, en acceptant les aléas d’un tel périple et, pourtant, entrevoir dans le même temps, que tout ceci donnera - probablement - un autre sens à ma vie d’homme dans un futur proche ou lointain, c’est, je l’avoue, une expérience humaine que je suis heureux de connaître et heureux de poursuivre . Quant au dévouement spontané de Thierry et d’Isabel qui me savonnent tout en veillant à mon équilibre sur ce tabouret glissant, que dire de plus... Si ce n’est qu’ils contribuent en grande partie au fait que je puisse croire par moment que je ne suis plus un « Homme Couché » (ou assis) mais tout bonnement, un individu comme tout un chacun et que, (paraphrasant Baudelaire) ils me donnent « la force et le courage de contempler mon coeur et mon corps sans dégoût... ! »

En quittant les douches pour « hommes » (je suis emmailloté dans le paréo indonésien d’Isa) nous rencontrons la jeune femme préposée aux clés des chambres. En nous découvrant attifés de la sorte (de plus, Thierry et moi nous jouons « aux grandes folles » avec les essuies) elle reste imperturbable tel un majordome britannique qui aurait malencontreusement décelé une quelconque bizarrerie dans le comportement inédit du maître de maison...

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Après s’être douchés : Contrastes et réalités de Dali...

D’emblée, cette bourgade paisible, cette ancienne ville fortifiée aux ruelles bordées de vieilles maisons de pierre, entourées de remparts - on peut y accéder par deux portes : celle du Nord et celle du Sud - me fait penser au film d’André Cayatte « Les chemins de Katmandou » (avec Jane Birkin et Serge Gainsbourg). A la sortie de ce film culte - en 1969 - ma période hippie prenait fin. Je coupais mes cheveux longs ; j’étais follement amoureux et pour une durée d’un an, en Allemagne, j’effectuais mon service militaire aux « Chasseurs Ardennais ». Contrastes et réalités de la vie. Du Destin. En l’espace de moins de trois mois j’étais de but en blanc paralysé. Puis, après ma nuque brisée et fracassée se brisait et se fracassait mon ultime raison de vivre. De survivre... : ma fiancée prenait un autre chemin que le mien... Et pourtant, vingt sept années plus tard, me voici, en ce début de soirée, attablé à la terrasse du « Tibétain Coffee », situé dans Huguo Lu, la rue principale de Dali, en compagnie de mon duo d’amis et de Steve... Que de pirouettes et d’acrobaties dans ma destinée !...

Mais j’en reviens à Dali, la « Katmandou chinoise ». Je sais que la population est de culture Bai et que le marbre opalin est célèbre dans toute la Chine - par ailleurs, le mot bai signifie « blanc ». Dire aussi que cette minorité de 1,5 millions d’habitants logent dans de nombreux petits villages qui s’égrènent le long du lac Er Hai, à 3,5 km du centre-ville (demain, normalement, nous irons en excursion jusqu’au lac). Dire encore : que l’élégante jeune femme que j’aperçois de l’autre côté de la rue pavée (elle porte dans le dos un adorable bébé qui dort), que le costume de fête qui l’habille est somptueusement soutaché de soies multicolores et brodé de fils d’argent et que, d’après mon guide touristique, les porte-bébé Bai sont les pièces les plus remarquables de l’art du Yunnan. En revanche, ce que j’ignore totalement, c’est le goût du thé tibétain qu’Isabel a commandé. (Par mes lectures, j’ai appris qu’on y incorpore du beurre écrémé, baratté, parfois ranci , plus une pincée de sel...) :

- Alors Daniel, depuis le temps que je te parle de ce fameux thé tibétain, vas-tu le tester maintenant ?

- Je ne veux pas mourir idiot ni ignorant, ma chère Isa ! J’y tremperai donc les lèvres mais pas au-delà car si demain matin, au réveil, j’ai la tourista, que diras-tu ? Bon, j’y vais, je me lance... Hum ! il est onctueux et c’est fort rafraîchissant. Franchement, j’en commanderais bien un également, mais je ne dois pas jouer avec le feu.

- Et ton café du Yunnan ? est-il aussi onctueux et crémeux, me demande Steve tout en inclinant la tête afin de lisser, dans un geste machinal, ses cheveux châtains clairs qui affleurent le col de son chemisier blanc.

- Couci-couça, mon cher Steve... Ce café Yuyannais est soi-disant préparé à la manière turque. Toutefois sa couleur d’un brun terreux n’augurait rien de fameux... De fait, ce breuvage est si épais et si pâteux qu’il ressemble à la vase opaque d’un étang mal curé !


- Pour bien digérer Daniel, rien de tel qu’un authentique thé à la menthe, certifie Thierry avec son malicieux sourire d’arlequin coquet.

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« Ha ! Michel, mon frère aimé, je suis superbement détendu à la terrasse ombragée de ce « Tibétain Coffee ». Steve nous a confié qu’il a environ quarante ans... Depuis cinq ou six mois, il a parcourut plusieurs centaines de kilomètres dans le sud-est asiatique. Toujours d’une aimable discrétion associée à un savoir-vivre devenu assez rare, j’ai découvert avec satisfaction qu’il exerce, au Canada, la profession d’écrivain. Il a déjà trois livres policiers à son actif, ce qui me laisse plus que rêveur... On a échangé nos coordonnées pour qu’il puisse me faire parvenir ses ouvrages. De mon côté, j’enverrai des nouvelles, des poèmes et les relations de mes précédents voyages. En théorie, il fera un pas de conduite en notre compagnie car il n’a pas de projets spécifiques dans les jours à venir.

« Tiens ! Michel, vois-tu comme je les vois - en arrière-plan de Huguo Lu - les impressionnants monts Cangshan encapuchonnés de neige ?... Suis-je bête, bien sûr que tu les vois ! Tu sais, je n’en reviens pas de la solide énergie qui vibre en moi... Dali est à plus de 1900 m d’altitude et je n’ai pas la plus petite lassitude... Pas la moindre migraine... Je me suis parfaitement acclimaté ! Que demander de plus à Dame la Vie ? Que vouloir de plus, dis-moi ? »

« Danny, souviens-toi de la métaphore de Mao Zedong (- Oui ! nous sommes d’accord, ce fut un sacré despote et pire sans doute. N’empêche que ce qui suit est d’une lumineuse vérité) : « Sur une feuille blanche, tout est possible, on peut y écrire et dessiner ce qu’il y a de nouveau et de plus beau ». Aussi, Danny, essaye de retenir dans ton coeur à fleur de peau tous les moments exaltants et toutes les émotions de ce périple afin de pouvoir les restituer, par tes mots et par tes phrases, dans les semaines et dans les mois qui suivront votre retour au bercail !... »

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« Tu as raison, mon frère, je mettrai tout en oeuvre pour tenter d'être à la hauteur de ce que tu me suggères... Mais ne mettons pas la charrue avant les boeufs. Surtout, continue à protéger notre trio de Tintin des imprévisibles chausse-trapes qui pourraient freiner nos élans où stopper net notre merveilleux périple chinois... !

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