Dans ce carrosse invraisemblable, malgré les carreaux
baissés, jai limpression de mijoter dans un bain
turc ! Aussi je reste en T-shirt et en pantalon de training (Hé,
oui ! il faut impérativement rester habillé tout au long du
déplacement. Pudeur chinoise oblige). Isabel installe un mince
oreiller (orné de jolis petits coeurs) sous ma tête. « Trop
bas, tu as encore le nez en lair ! » Elle relève mon cou
et ajoute son propre oreiller afin que, mieux surhaussé, je
perde le moins de miettes possibles des paysages à venir... Je
suis choyé tel un nabab . Bon... « Mais toi, Isabel, tu
nas plus doreiller ! » « Le coussin de ta chaise
fera laffaire, Daniel », (Soit. Mais ce nest pas
confortable...) Tiens ! des cris aigus... Les passagers tardent
à embarquer et le chauffeur impatient tambourine des doigts. Il
a un visage avenant cependant, rond comme une citrouille, et ses
yeux bridés sétirent jusquau tempes. Assis
derrière son volant, à proximité de notre duo, il semble
samuser de notre présence à bord de son « char
polonais... »
19 heures : Le moteur fait entendre sa voix... On part ! le bus
traverse les grandes artères de Kunming - La ville du printemps
éternel. Isabel me propose un petit pain fourré de haricots
achetés (en revenant de la pagode de lOuest) à la
célèbre boulangerie Nanlaisheng. « Hum ! un régal, un réel
régal ce petit pain ! » Cela dit, et pour sauter du
coq-à-lâne, la couchette est si peu spacieuse que nous
sommes accolés comme les touches blanches dun piano
Steinway ! In petto, je prie la ciel afin que mes contractures ne
se réveillent pas au cours du trajet. Je nai pas envie de
troubler le sommeil, déjà léger, de « ma compagne... »
Les heures passent lentement...
. . . . .
La chaleur a cédé la place à une certaine fraîcheur. Isabel
me couvre dune fine couverture assortie à la taie
doreiller (quel raffinement !). Le bus roule à une allure
descargot sur des routes défoncées et les amortisseurs
sont sûrement inexistants ou morts depuis bien longtemps car
jai limpression dêtre logé dans un shaker
géant secoué par un barman dément . Mais, pour récompense, il
y a lexotisme parlant des paysages entraperçus : les
rares villages aux maisons basses et sombres. Les plaines vertes
tirées au cordeau des rizières. Les vallées profondes où
selon le regard porté, le ruban étain dun cours
deau paraît serpenter paresseusement... Les montagnes
chamois aux sommets bulbeux perdus dans un ciel pommelé comme la
robe dun pur-sang... Et puis il y a ce bus qui tressaute de
plus en plus sur une route où les nids de poule sont à
limage du pays : Gigantesque ! Et puis, il y a Isa qui pose
sur mes yeux un petit essuie-mains rose afin que je puisse
somnoler quelques heures... Et la même et toujours Isa qui se
met en chien de fusil car nos bagages à main sont aussi sur la
couchette...
. . . . .
Minuit environ, premier « arrêt pipi... » Quelques loupiotes
sallument...
Deux jambes féminines gainées dun jeans pendent et
oscillent devant mon visage... Un polo blanc suit le mouvement;
accompagne le jeans décoloré... La passagère du dessus descend
de son nid ! Son amie glisse de son perchoir elle aussi... Tout
le monde, ou presque, se rend aux toilettes... Ah ! mais Thierry
est déjà de retour. « Cest totalement infect, la
nourriture proposée dans « ce relais routier », et question
sanitaire, cest pis que tout ». « Et pour toi Isabel ?...
» demande notre Petit Prince. « Cest pareil au même, il
faut regarder où ne pas mettre les pieds ! Sur ce, cest à
ton tour, Daniel, car va ten savoir quand aura lieu le
prochain arrêt ». « Okay, Isa, on peut y aller ! » En deux
temps trois mouvements Thierry soulève mon bassin tandis
quIsabel baisse mon pantalon de training puis mon slip. Une
chinoise assise sur sa couchette - juste en face - suspend son
geste de boire à sa bouteille de coca... Placé entre mes
jambes, il y a maintenant lurinal quIsa avait sorti
de mon sac. Thierry, lui, tient dune main une mini torche
électrique qui éclaire mon bassin et, de lautre,
cest lurinal quil maintient en place (en cas de
spasmes dans mes jambes). En deux mots : ma paralysie ma
rendu en « partie incontinent ». Aussi, pour uriner, faut-il
dabord percuter ma vessie à petits coups (cinq ou six fois
dans mon cas - de cette façon on provoque ce que lon
appelle « le réflexe de Pavlov » - : à vos dictionnaires
médicaux pour les compléments dinformation si le coeur
vous en dit. Après avoir percuté, tapé, on appuie de la main
fermée au même endroit (bas-ventre, côté droit environ), et
le tour est presque joué. De fait, de par la pression exercée
de haut en bas, lurine coule dans le récipient transparent
et ma vessie se vide progressivement. Pressé comme un citron; en
quelque sorte! Cela il fallait le dire. Lexpliquer
brièvement. Je ne suis ni un tricheur, ni un menteur. Ce sont
les faits très ordinaires dune vie peu ordinaire. Sur ces
entrefaites, je suis rhabillé. « Merci les enfants ! » dis-je
avec humour ; soulagé et amusé de cette situation burlesque.
Thierry membrasse en me souhaitant bonne nuit. « Oui,
Steve, « mon compagnon de chambre » est fort sympathique,
ajoute-t-il. Les loupiotes séteignent. Isabel met sa veste
en laine polaire, pose un bisou sur ma joue et lessuie rose
sur mes yeux... « Essayons de dormir à présent, Daniel, il
faut prendre des forces... »
. . . . .
Dans la nuit épaisse du bus, jentends, dans un sommeil
étrange, le concert résonnant des ronfleurs... Les raclements
exaspérants des gorges et les toussotements collectifs... Les
bruissements des corps qui tournent et se retournent... Qui se
frottent... Jessaye doublier les odeurs piquantes des
cigarettes... Les odeurs aigrelettes dune quarantaine de
femmes et dhommes de tous âges et de toute condition (moi
compris) qui partagent un même lieu « dhébergement ».
Sans oublier les courants dair - car il y a des carreaux
que lon abaisse un temps pour cracher au dehors... Mais le
principal cest que je nai toujours pas de
contractures - cest heureux ! - mais Isabel qui
narrive pas à se reposer car elle veille sur nos bagages
à main - cest moins heureux !...
. . . . .
Quelle heure est-il ? Pas moyen de regarder ma montre. Isabel ne
bouge plus pour linstant... Ce que je sais, cest que
le bus sest arrêté depuis un moment. Quil se remet
en route de temps à autre... La portière souvre, un vent
froid entre. Des discussions à lextérieur. Des bruits de
pas... Y a-t-il eu un accident ? Le car a-t-il une panne ?
Comment savoir ? Ah, il repart. Sauvé ! Non, tonnerre de Brest,
il bloque en côte... Reportière ouverte. Refroid. Mes bras
tremblent. Malgré moi, je serre les dents... Pas très chaude la
couverture. Bonheur, Isabel me couvre de la sienne ! ( Et elle,
elle doit être frigorifiée ?)
. . . . .
Ce jeu sporadique de partir puis de stopper dure depuis des
heures et des heures. Mais je nai toujours pas de
contractures ; cest lessentiel !
Extraits du « Carnet de Route » :
« Entre Kunming et Dali... 19/04/97 9 h 45.
Tandis quIsa baille, Thierry mitraille avec son Leica. Nous
avançons à pas dhomme à cause dun embouteillage
gigantesque. La lumière est superbe sur les montagnes, les
paysages sont grandioses...
12 h 30. Thierry et Isa sont descendus du car pour se dérouiller
un peu les jambes et le dos. Beaucoup de passagers font la même
chose. Nous sommes toujours immobilisés sur cette route
sinueuse. On a cependant plus de chance que les véhicules qui
vont vers Kunming parce que le soleil les frappe de plein
fouet... A quelle heure allons-nous arriver à destination ?...
Pour patienter on mange des biscuits secs arrosés deau
minérale, deux bananes grandes comme ma main achèvent ce repas
frugal mais suffisant.
(Pas dheure indiquée) On roule mieux ! On sait le pourquoi
de cet embouteillage. Dabord léboulement dune
partie de la montagne ralentissait la file de voitures, de
sleeping-bus et dénormes camions. Ensuite, dans un
tournant, il y a eu un
accident important. Il nen fallait pas plus...
Jespère quil ny aura plus de problème avant
Dali ! »
. . . . .
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