Après ce moment de recueillement, après ce huis clos ; des autels, à la sortie de la salle, attendent les offrandes... J’achète un gros bouquet de bâtonnets d’encens. Des bougies rouges, enluminées de caractères chinois, se consument au gré du temps qui coule et s’écoule à l’image des modestes perles de cire qui forment d’éphémères stalactites... A la flamme orangée d’une bougie vacillante, Isabel enflamme les bâtonnets... Une fumée grise, âcre, parfumée de santal et de bois de rose, montent par petits nuages rejoindre les personnes que j’aime et qui sont dans un autre monde... Tour à tour, mes deux amis joignent leurs doigts serrés à mes doigts figés pour qu’ensemble passe une communion d’amitié, de paix, et d’une certaine spiritualité dont il est inutile d’y coller une quelconque étiquette si ce n’est celle de l’Amitié Fraternelle !...

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« Et si je vous emmenais maintenant jusqu'à la pagode de l’ouest ? propose Isabel.
Lors de mon dernier passage par Kunming, je venais souvent bouquiner dans le jardin où les rumeurs de la ville sont absentes. » L’idée est excellente, Isa, en route ! La pagode du temple de l’Ouest, qui compte treize étages, est située dans Dongsi Jie. Dans la rue, animée d’un marché, la foule est si dense qu’il nous faut jouer des coudes. On arrive enfin dans une vieille ruelle qui serpente entre ombre et soleil... Les murs sont chaulés d’un rouge usé par les intempéries. Il y a ici aussi des marches à monter... A descendre l’instant suivant... Nos six reins en prennent un coup... Toutefois au bout de la queue du serpent, je veux dire, de la ruelle, c’est le bonheur une nouvelle fois qui taquine mes yeux : Des personnes âgées jouent aux cartes et au mah-jong. D’autres bavardent ou sont immobiles comme pétrifiées dans un songe insondable... Isabel me fait remarquer que « les chinois transportent toujours avec eux des pots en verre qui contiennent des feuilles de thé. Il suffit d’ajouter de l’eau chaude pour qu’ils aient continuellement leur boisson favorite à portée de la main ». Derrière un « bosquet de bicyclettes », surveillé par un gardien coiffé d’une casquette plate comme la main, je vois une tourelle qui m’intrigue... Une espèce de chemin, de voie en colimaçon permet d’atteindre le sommet. Thierry, à son aise, pousse ma chaise sur ce chemin praticable. En haut, deux enfants d’une dizaine d’années font leurs devoirs scolaires. L’un d’eux mâchonne un long crayon jaune tout en se demandant - probablement - : « Quels sont donc ces deux étranges bonshommes ?... » Thierry lance un carillonnant « ni hàu » (bonjour) . Je fais de même... Il n’en faut pas davantage pour briser la glace . J’ouvre mon carnet à spirales. Sur une page des phrases en français ; sur l’autre, la traduction en chinois. Un dialogue s’établit et nous expliquons que nous habitons en Belgique... Et Thierry de montrer une carte géographique du monde qui se trouve dans son agenda... Après, les enfants posent des questions concernant ma chaise qui semble un « objet extraordinaire ». Tant bien que mal, j’évoque mon accident de voiture... « Non, je ne sais plus marcher... » Ils sont soudainement silencieux... Tristes... Ils hochent la tête pour signifier qu’ils ont compris... Puis, la bonne humeur reprend ses fonctions sur leur jolis minois ! Thierry nous prend en photo, et j’ai la gorge serrée par l’émotion lorsqu’il me faut quitter ces deux pitchouns...

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Retour vers les petits blocs blancs des jeux du mah-jong qui s’entrechoquent et s’entrecroisent sur le dessus des tables rectangulaires entourés de spectateurs habillés de bleu indigo (mains derrière le dos et cigarettes rivées au bord des lèvres). Thierry va rejoindre Isabel qui prend des photos, ici et là. Durant ce temps, j’en profite pour me détendre dans le creux positif d’un rayon de soleil qui chauffe ma nuque fatiguée. Or, juste en face de mon siège, s’assoit sur un banc de pierre un homme tout menu vêtu de noir. D’une main couverte de taches de son, il tourne précautionneusement le mince couvercle doré d’un pot de thé. Puis il monte le récipient à ses lèvres craquelées et boit, à lentes gorgées, le liquide mordoré. Pendant qu’il effectue ces gestes, son regard (visible parmi les plissements nombreux de ses yeux fendus comme sont fendus les yeux d’un prédateur qui épie sa proie), son regard me lorgne de haut en bas et de bas en haut !... Il m’inspecte franchement, son regard ! C’est un flot continu de questions muettes qui me traversent le corps de part en part... Je ne suis pas né de la dernière pluie ; il m’en faut plus pour me décontenancer ! Au jeu subtil du chat chinois et de la souris belge, je ne suis pas maladroit, je crois... Et par le vecteur obstiné de sourires successifs (plus le fait que j’accepte cette pacifique inspection), se constitue puis se construit peu à peu un dialogue entre l’examinateur et l’examiné . Et, lorsque le pot de thé se retrouve déposé sur le banc empierré, « L’Homme de la pagode de l’Ouest » n’est plus pour moi un individu indiscret. Curieux. Au contraire . En l’espace de quelques battements de paupières, il est devenu un ami unique. Oui, un ami Unique ! Car dans son regard je peux maintenant déchiffrer et lire une mine de francs sourires qui s’adressent sans détour à mes propres sourires . Qui s’adressent donc à moi qui, consigné, bloqué, neutralisé dans ma chaise - dont les quatre roues sont mes jambes et mes pieds - comprends une nouvelle fois, que le langage du coeur et le rspect de l'autre sont le seul language et la seule attitude qui peuvent supprimer toutes les frontières du monde !... Enfin, presque toutes les frontières du Monde...

Dans le « Carnet de Route », Isabel note ceci à mon insu :

« Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait y avoir un changement dans le comportement des Chinois. Je dois bien admettre une attitude toute différente à l’égard des étrangers. Daniel est-il en partie responsable ? Je le pense. Nous partons pour Dali en début de soirée. Au revoir Kunming. En route pour de nouvelles aventures ».

Isabel a peut-être raison... Mais je sais que mes deux jeunes amis eux aussi parlent avec le langage du cœur. « Ferme les yeux et tu verras » écrivait Joubert dans ses Carnets. L’avenir dira à notre trio ce qu’il en est des rapports humains entre les habitants de ce pays et nous... : les étrangers... » Mais assez parlé, il me faut à présent bien ouvrir les yeux si je ne veux pas louper l’heure du départ !...

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Il est 18 heures 30 et les événements s’accélèrent... Plus chargés que des mulets, nous sommes contents de déposer nos sacs à dos sur le parc de stationnement où les sleeping-bus (véhicules équipés de lits-couchettes superposés) attendent leurs passagers. On peut lire ceci dans le guide : « On voyagera normalement à bord d’un bus polonais Autosan... Le billet coûte 44 yuans et le trajet sera de 450 km à travers l’ouest de la province du Yunan (on arrivera aux environs de 8 h du matin). La petite ville touristique de Dali est située à l’ouest du lac Er Hai, près de la frontière birmane, à 1.974 m d’altitude; au pied des imposants monts Cangshan (4.000 m environ). Les habitants de cette région sont les Bai, une des minorités ethniques ». Pour l’heure, Isabel palabre énergiquement avec notre chauffeur car elle souhaite obtenir les couchettes situées à deux doigts de l’entrée. Autant demander la Lune... Mais la Lune, elle l’obtient ! A présent il faut me transporter jusqu’à ma place respective... En Belgique nous avons testé plusieurs méthodes. Voilà la gagnante :

« Prêts ? : 1... 2..., 3 ! ACTION ! » commande Thierry. Et avanti, c’est parti. Isabel saisi mes jambes aux pliants des genoux et Thierry place ses bras sous mes aisselles. Lors de ce transfert, il faut faire attention que mes fesses ne touchent pas le sol, le plancher ; que mes bras repliés sur ma taille ne glissent pas ; que l’angle de mes coudes n’accrochent aucun obstacle au passage et que, somme toute, je ne me blesse pas. Mes deux porteurs doivent également prendre garde aux marches escarpées et, juger dès le premier coup d’oeil, où ils peuvent poser les pieds sans risque de déraper... Mais la technique est au point ! Et c’est sans dommage qu’Isabel et Thierry m’allongent sur ma couchette. Les autochtones sont, d’après leurs mines incrédules, stupéfaits et s’interrogent sur notre présence... Ah, je suis dans la rangée de droite du bus ; dans le sens de la marche. Du côté gauche, la disposition est semblable. Un corridor de moins d’un mètre permet les déplacements. Isabel et moi nous faisons lit commun puisque les couchettes sont prévues pour deux personnes. Thierry, lui, il s’est installé à l’arrière du bus avec Steve - un compagnon de voyage né à Vancouver (Canada). Steve a gentiment donné un coup de main pour ranger une partie de nos bagages dans la soute du bus polonais. Il n’en fallait pas plus pour lier connaissance.

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