Un peu plus tard, en retournant vers lhôtel,
notre trio prend un chemin de traverse et sengage dans un
entrelacs de ruelles et dimpasses... Pour la première fois
jai le sentiment que je vais avoir la possibilité de
découvrir un des aspects de la Chine séculaire... Ici pas de
pavés... Eventuellement de la terre battue... Le plus souvent,
cest de la terre jaunâtre ou noir charbon... Dans
langle mort dun muret lépreux saccumulent les
reliefs pourris de détritus carnés... Puanteur et bourdonnement
de mouches garantis sur facture !... Il y a boire et à manger,
dans les caniveaux... Enfin, façon de parler... « Tiens ! la
queue brunâtre dun gros rat ! sexclame Thierry en me
désignant la bestiole déjà en fuite... ». Sur le bras tendu
de mon ami dansent de superficiels quadrillages dorés... Je
lève les yeux au ciel et lexplication est là : Des
faisceaux croisés de fils électriques et de câbles à haute
tension forment une espèce de toile géométrique au-dessus de
nos têtes et, de ce fait, le soleil entre par touches striées
et fragmentées dans ce quartier qui me fascine comme une
mangouste face à un serpent !...
Me véhiculer dans ce dédale nest pas une mince affaire.
Les roues avant de ma chaise heurtent une pierre hostile,
senfoncent dans un trou gorgé deau... Il faut toute
la poigne de Thierry plus laide efficace dIsabel pour
ne pas se planter . Ce quartier nest pourtant pas laissé
à labandon. Ce nest pas la cour des miracles du
bandit Cartouche ! Ce quartier nest ni dangereux ni en
léthargie. Cest plutôt le contraire. Sur le pas des
portes et devant les façades en bois des maisonnettes, on
croise, tout au long de notre cheminement chaotique, des étals
exhibant des amoncellements de mangues vertes ; des enlacements
pudiques de mains de bananes ; des tas majestueux dananas
nains. Je constate que chaque portion de rue a sa spécialité.
Après la ruelle de vendeurs de fruits, ce sont des beignets
cuits à la vapeur ou à la friture qui sont proposés aux
passants. Thierry soffre deux beignets brûlants
quune grosse femme, entortillée dans un tablier dune
blancheur parfaite, dépose dun coup de baguette habile
dans un morceau de papier huileux... Avec son charmant sourire de
Petit Prince timide, Thierry tend un morceau à Isabel. « Tu es
gentil, mais je préfère me serrer la ceinture ! Effectivement,
tes beignets fourrés de viande semblent excellents et ils
sentent même rudement bon, mais je ny tiens vraiment pas
». « Et toi, Daniel, une petite bouchée ? » « Je ny
tiens pas plus quIsa, Thierry ! » Pour être franc,
jai lestomac dans les talons mais il est
déconseillé de manger nimporte quoi et nimporte
où. Je me souviens avoir lu, horrifié, dans « La Chine à
petite vapeur » de Paul Theroux (lors de son passage par Kunming
en 1986) que lon risquait dattraper le choléra ou la
peste bubonique par manque dhygiène ; alors..., méfiance
en ce qui me concerne. Mais Thierry mange avec gourmandise ses
beignets sans se poser de questions et nous continuons notre
chemin...
Dans cette rue qui se termine en cul-de-sac, on peut acheter des
nouilles fraîches et des légumes difficiles à trouver dans nos
régions. Plus loin, un jovial bonhomme propose des bols de soupe
épaisse et des pattes décharnées de poulets braisés... Il y a
aussi quelques maigres poissons aux écailles molles, à
loeil si glauque qu'ils datent sûrement de la « pêche
miraculeuse !... » Mine de rien, jobserve les visages des
hommes et des femmes de tous âges... Je trouve dans les traits
burinés et dans les yeux rieurs de ce vendeur de soupe, la Chine
telle que jespérais la trouver. Rude dans son apparente
pauvreté. Riche dans sa diversité de produits exposés. Sale,
nauséeuse même de par les déjections et les crachats qui
provoquent des haut-le-coeur. Cependant ces personnes à
lallure mal fagotée, aux habits propres ou à ne pas
toucher avec des pincettes ; ces « chinois » dont
lorigine ethnique nest certaine que pour eux ; ces
personnes bougent et se déplacent pour céder la place à ma
chaise ! Ils nous aident à franchir un ruisselet qui fait sa vie
en plein milieu dune place boueuse. De cette cohue unifiée
en un seul regard projeté vers notre trio de Tintin, cest
la Chine accueillante du Yunnan, cest la Chine des peuples
minoritaires, cest la Chine simplement humaine qui a
compris que nous ne sommes peut-être pas des touristes
conventionnels... Et ceci explique peut-être cela ?...
. . . . .
« Si tu ne consacres pas une pensée au futur éloigné, tu
seras en difficulté lorsquil sera proche ». Confucius.
Le même jour, en fin de soirée, sur une allée ombragée de
pins parasols, nous sommes attirés par lallure burlesque
et les mimiques dun curieux personnage... Il est coiffé
dun chapeau de feutre délavé, enfoncé jusquau
début des oreilles... Vêtu dune ample veste marron
ravaudée aux coudes et dun pantalon kaki tire-bouchonné
qui dégringole sur des chaussures délassées, il exhorte et
harangue les passants à linstar dun bonimenteur de
foire... On sapproche de lui et directement il me prend
pour cible . Dun geste impérial, il me tend une boite
cylindrique en fer blanc qui contient des baguettes couvertes
didéogrammes et de signes cabalistiques... Isabel
mexplique : « Cest un astrologue..., enfin une sorte
dastrologue... Pour connaître le futur, il pratique un art
divinatoire qui sappelle le Yi-Ching... » Je dois avoir lu
quelque chose sur le Yi-Ching, mais ma mémoire gruyère ne
sen souvient guère... Bon, au hasard Balthazar, je
désigne une baguette en ivoire dans le bouquet garni qui se
pavane dimpatience dans la boîte quagite sous mes
yeux lhomme au chapeau mou... Mais, sur ces entrefaites,
notre trio est ceinturé dune foule de plus en plus
pressante et même oppressante . Il fait chaud... Il fait assez
sombre dans les alentours... « Thierry ! sexclame Isabel,
il faut faire attention à nos sacs ! Il faut se méfier des
voleurs à la tire ! » Diable ! lunique membre féminin de
notre trio ne perd jamais le nord ! Elle a par ailleurs
parfaitement raison ; on nest jamais trop prudent...
Pendant ce temps, les mots incompréhensibles du Mage de Kunming
bouillonnent tant dans sa bouche que dans le blanc laiteux de ses
yeux où ses pupilles roulent en tous sens comme deux boules de
bowling. Heureusement, un compatriote du devin traduit son
bourdonnant verbiage dans la langue de lamiral Nelson et,
tout à coup, la tourbillonnante prédiction mest annoncée
par mon amie Isabel : « Tu es bien assis sur ta chaise, Daniel ?
car, daprès la lecture de la baguette que tu as
sélectionnée, je peux tannoncer quau cours du mois
de juin tu vas REMARCHER ! ! » Tonnerre de Brest ! ce nest
pas une nouvelle peu banale ! A lannonce de ma
résurrection, les applaudissements fusent... Beaucoup de rires
lumineux sinstallent spontanément sur les visages qui
menvironnent... Un monsieur insiste pour que jaccepte
un paquet de cigarettes non entamé... Certes, je ne prends pas
au pied de la lettre la prévision de ce « diseur de bonne
aventures ». Mais ce divertissement purement spéculatif, dans
ce contexte de franche bonne humeur, il faut, comme le paquet de
cigarettes, laccepter ou le refuser. Et moi je
laccepte . Jadresse des « syè syè » (merci)
supportés par de nombreux sourires à mon aimable augure, puis
dune manière plus terre-à-terre, quelques yuans mérités
viennent sajouter à nos triples remerciements. Enfin, tant
bien que mal, notre trio parvient à sextraire de la foule
et dune cacophonie plus bruissante quune ruche
dabeilles qui serait privée de sa reine !...
. . . . .
En attendant le mois de juin, je remarque que cette fin de
soirée est marquée du double sceau de lirrationnel et du
surprenant... En effet, Thierry, à linstant même, vient
de se faire accoster par deux jeunes prostituées tandis
quIsabel achetait un film pour mon appareil photo. Mon amie
en est estomaquée . Bien sûr, il y a toujours eu des
péripatéticiennes au Céleste Empire (du premier empereur à
lactuelle République). Quant à draguer ouvertement les
touristes, sans la moindre crainte des autorités policières,
cest réellement une attitude qui en dit long sur le
basculement des moeurs d'une certaine tranche de la société
chinoise... « Au fond, mon cher Confucius, quel sera le futur
éloigné (ou plus proche ?) de cette Chine qui se donne des
aspects occidentaux ?... Ah ! toi également tu lignores,
mon cher Confucius... ! Je devrais peut-être minformer, le
demander au Mage de Kunming... Si je remarche dici deux
mois, alors là ! cela signifiera que ses prévisions sont dignes
dêtre prisent en considération . Dans le cas contraire,
bien malin qui pourra prédire lavenir de ce pays.
. . . . .
Le lendemain matin... Dernière journée à Kunming avant Dali -
étape suivante de notre périple. On va consacrer ce temps libre
à la visite du temple Yuantong, le plus grand complexe
bouddhiste de la capitale du Yunnan, fréquenté chaque année
par des centaines de pèlerins. Bouddha signifie «
Lilluminé », cest le nom donné à Siddhârta
Gautama, prince indien, maître spirituel du bouddhisme. Pour une
poignée de Yuans, un taxi - modèle européen cette fois - nous
dépose à deux pas de lentrée du temple. Face à
limposante porte ornée de tarabiscots clinquants et
didéogrammes rouges et or, il y a une série de marches et
une série de gardiens en grand uniforme bleu pastel. Vouloir
franchir lEverest des marches, sans laide
dautrui, relève de lutopie. Mais ma parole, les
gardiens lisent dans nos pensées ?
Un surveillant sapproche de Thierry pour lui indiquer une
porte à double battants quil se fait un plaisir de
déverrouiller. De lautre côté... pas lombre butoir
dun escalier... Bien mieux même : un chemin praticable
pour les bicyclettes existe et ma chaise sy trouve déjà !
« Ce temple est vieux de plus de mille ans, il a été à
maintes reprises rénové », informe Isabel qui tient ces
renseignements de lexcellent guide « Lonely planet ».
Dans le parc, embaumé dune résineuse chaleur végétale,
je remarque des bonsaïs dessences innombrables qui
escaladent de plantureux rochers dune blancheur nacrée ou,
qui sépanouissent, indolemment, sous labri
protecteur dun cyprès ou dun pêcher de « grandeur
normale ». Des fleurs en pots senhardissent à jaillir
comme autant darc-en-ciel floconneux alors quun jeune
peintre imberbe, installé devant un chevalet de fortune, tente,
studieusement pour sa part, de gouacher lexubérance de
cette harmonie florale... A présent, nous voici dans une vaste
cour agrémentée dun large bassin carré dans lequel
leau ressemble étrangement à la couleur du tilleul . Un
expressif pavillon octogonal, nimbé dun double toit
conique aux tuiles vernissées, plante carrément ses colonnes
amarantes et son lourd corps de pierres grises au milieu même de
lenceinte du bassin... Je constate aussi que Thierry joue
habillement avec ses zooms afin de photographier les trois arches
dun pont qui se mirent dans leau verte du bassin -
et, de par leffet « miroir », les arches forment trois
cercles dune parfaite symétrie si lon soctroie
le plaisir de les observer avec un certain recul... Ha ! Isabel,
elle aussi, calibre adroitement dans son objectif les faîtages
dun rayonnant pavillon.
Et de photos composées en petits pas dune douce
tranquillité, notre trio arrive devant lentrée dune
nouvelle salle qui contient la statue dun vénérable
Bouddha offerte par le roi de Thaïlande. Un moine au crâne
rasé assisté dun gardien avertissent les touristes
quil nest pas autorisé de prendre des photos. Cela
énoncé, dix secondes plus tard, le tandem moine-gardien se
donne les mains afin que ma chaise ne heurte pas les cinq hautes
marches en bois qui minterdisent dapprocher du
vénérable Bouddha. Ici, je nai pas envie de me lancer
dans des descriptions poétiques de ce lieu ordonné pour la
prière et la méditation - ne serait-ce pas également une sorte
de « photographie irrespectueuse » qui desservirait la
confiance du moine ? sincèrement je le crois ; mais rien, non,
rien, ne peux exclure que mes pensées intimes et mes prières
sacheminent doucement de mon coeur et de mes lèvres en
direction du coeur et de l'âme du Bouddha - car, comme le dit
Saint Exupéry dans « La Citadelle » : « La grandeur de la
prière réside dabord en ce quil ny est point
répondu et que nentre point dans cet échange la laideur
dun commerce... »
. . . . .
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