Mais maintenant c’est aujourd’hui et ces trois journées passées à Kunming . Suivez mes pas, je vais vous dessiner les couleurs et les paysages de cette grande ville et de ses pittoresques environs...

(Juste quelques mots encore... Cette nuit je n’ai pas eu le moindre problème de digestion et tout le monde a plus ou moins bien dormi - je dis « bien » car, à trois reprises, j’ai dû réveiller Isabel à cause de mes contractures... Franchement, mon cher Musset, il y a encore loin de la coupe aux lèvres avant que je ne me transforme en ce chinois qui passe...Mais je ne suis pas à un effort près, oh non...Les efforts et moi, nous sommes de vieux et de redoutables complices !).

. . . . .

Kunming... : C’est sur les trottoirs, en bordure de Beijing Lu (et sur d’autres avenues également), ce sont des norias d’ouvriers journaliers et des réparateurs en tous genres qui proposent leurs services aux passants. Pas d’appel pour appréhender les badauds. Pas de cris racoleurs. Mais, posés sur le sol, en guise d’enseignes alléchantes, sont installés une pompe à gonfler les pneus, une scie entourée de rabots, une machine à coudre archaïque. Cette panoplie d’outils atteste de la spécialité d’un mécanicien, d’un menuisier, d’un artisan ressemeleur qui, tous assis calmement sur leurs talons à la mode asiatique, s’arment de patience en songeant à la pièce défectueuse à rafistoler, au pied fissuré d’un tabouret qu’il faudra sauvegarder, au talon à remplacer qui atténuera la faiblesse d’une chaussure en bout de course... Petits boulots. Petits métiers. Ils ne sont pas à brocarder. Loin s’en faut ! Un frein de ma chaise va rendre l’âme. Thierry stop net devant un jeune réparateur de bicyclettes. Isabel montre le frein intact, puis le frein accidenté.

L’adolescent examine ma chaise avec application et curiosité... Puis, sans hésiter, il se met au travail. Une clé dans une main ; un tournevis dans l’autre. Le frein est époustouflé d’une telle dextérité. Notre trio de Tintin l’est tout autant. Le frein est en état de marche et le prix de la réparation est de 3 yuans (12 francs belges). Avec entrain, j’adresse une brochette de « syè syè ! » (merci) au jeune « Tchang » alors qu’il compte les billets un peu plus nombreux que ce qu’il prévoyait... « Semer des petits plaisirs, ici et là, cela fait naître tant de sourires chaleureux . »

. . . . .

Kunming au gré de nos ballades... : C’est un grand panneau immaculé frappé d’idéogrammes noirs bitume. Un arrêt pour une photo « typique » s’impose (mais que signifie les caractères chinois aux côtés desquels je pose fier comme un paon andalou ? ) Dix mètres après le déclic de l’appareil d’Isa c’est un quatuor de jeunes femmes qui nous apostrophe... Elles agitent de longues tiges emplumées d’un nuage blanc... Isabel nous indique l’utilité de la chose : « Ce sont des cure-oreilles munis d’ouate. Tu veux essayer Daniel ? Attention cependant car il y a parfois des accidents !... » Hum... Je dois faire gaffe, c’est sûr, mais bah... mais tant pis : j’ai envie de tester. De m’amuser également... Trente secondes plus tard, la tête penchée du côté de ma montre-bracelet, je me fais triturer le conduit auditif. Le geste est sûr. Pas de douleurs. Et mon oreille méritait ce traitement car c’est avec un réel contentement que la jeune chinoise exhibe l’ouate blanche mouchetée de cérumen . Que vois-je maintenant ?... Eh bien, l’ami Thierry est installé sur un tabouret; en face de ma chaise bleue. Parbleu ! mais ma parole, ses yeux jouent au yo-yo ! (Les miens aussi probablement ?) Il n’a donc pas su résister aux doux chants des sirènes. « Ah ! heureux ceux qui comme Danny et Thierry firent un beau voyage... Ah, mon cher Ulysse, c’est bien plaisant ces infimes orgasmes auriculaires ». « Tu ne veux pas tester, Isa ? Non ! Quelle erreur ! C’est un refus que Freud aurait analysé avec jubilation ! Crois-moi, il y a sûrement une connotation-érotico-sexuelle qui se dissimule derrière ce refus... » Trêve de plaisanterie. Il faut payer à présent l’empirique curetage. Combien ? 50 yuans ! Fichtre, c’est de l’arnaque, dit Isabel, au départ il était convenu de 5 yuans. C’est le tarif habituel pour ce genre de prestation. Il ne faut pas marcher dans cette combine... Mais Thierry et moi nous donnons l’argent réclamé tandis qu’Isa rouspète pour la forme. Cela va de soi, ses réflexions et ses conseils sont justes. On ne doit pas accepter de se faire manger la laine sur le dos. Toutefois, ce fut une joie triplement partagée . Car mon amie a piégé nos grimaces d’hurluberlus dans l’angle feutré de l’un de ses appareils photos . Moralité : « Une fois n’est pas coutume, mais il n’y aura pas de seconde fois ! »

. . . . .

Mais Kunming : ce sont d’abord les mains patientes de Thierry qui pousse ma chaise, puis ce sont les mains attentives d’Isabel qui se chargent du relais. C’est un carrefour encombré, imbriqué de véhicules et, dans son kiosque champignon, plus droit qu’un « I majuscule » ; c’est un policier qui se doit de mettre de l’ordre dans ce « panier à crabes où un chat siamois ne retrouverait pas ses petits ! » Kunming... Ce sont ces fameuses pistes cyclables avec ses chenilles de deux-roues qui roulent quatre à quatre comme s’ils allaient effectuer le tour de la Terre. Et moi, je suis un poisson hors de son bocal ; je suis un poisson qui a des ailes de dragon dans le dos et je fulmine de bonheur ! Oui, de Bonheur...

. . . . .

« Sort des lumières de la ville, et tu verras l’aube de la vie nouvelle ». Proverbe.

Au nord-est de Kunming, au pied d’une colline qui porte le nom de Yuantong, il y a le lac Cuihu entouré d’un vaste parc. Dans cet endroit bucolique, les familles chinoises viennent passer quelques poignées d’heures de farniente dès que la fin de la semaine arrive. Les couples d’amoureux, main dans la main, s’octroient le temps de vivre et de s’aimer à plein coeur tant ils savent, tant ils connaissent, comme tous les habitants du pays, que l'incertitude et la précarité des « choses de la vie » peuvent, du jour au lendemain, bousculer puis annihiler la faible stabilité de leurs destinées... Dès lors, en ce moment où notre trio de joyeux aventuriers ose, lui aussi, capturer la sève vibrante des souvenirs qui se forment de seconde en seconde, c’est l’instant idéal pour demander à Isabel d’écrire quelques-unes unes de mes impressions intimes dans notre « Carnet de Route » :

« 17/04 - 14 h 45 - dans le parc Cuihu. Installés devant une petite table en bois, nous allons à la découverte d’un thé au jasmin que nous espérons plein de saveur. Deux tables derrière nous, un groupe de militaires s’installent sous le dais ombragé d’un saule pleureur. Ils sont jeunes et ne se privent pas de nous adresser des signes de la main et des sourires synonymes d’amitié. J’entends tout à coup (mais venant de quel endroit ?) l’Ave Maria de Franz Schubert interprété par le talentueux saxophoniste américain Kenny G. Dans ma poitrine, d’un seul jet, mon sang tambourine et surf à cent à l’heure !... « Michel, mon frère aimé, ce disque, notre disque fétiche, pourquoi l’entendre dans ce parc ? Pour quelles raisons cette version peu courante résonne-t-elle à mes oreilles alors que je suis à plus de six mille kilomètres de mon domicile ?... Surtout, ne te marre pas, mais c’est aussi inattendu que si j’avais rencontré la divine Jane Birkin se promenant en bikini fuchsia au détour de ce massif de rhododendrons !... Est-ce un signe de toi ?... Oui, je le crois. Oui, j’en ai l’intime conviction ! Car, du désert de l’Arizona au Ballon d’Alsace, en passant par le Nevada et Jéricho (et d’autres endroits encore) toujours, je dis bien toujours ! j’ai entendu les notes bouleversantes, les trémolos pétillants de notre disque porte-bonheur et ce, tu le sais autant que je le sais, alors que rien ni personne - et moi le dernier - n’aurait pu le prévoir ou l’imaginer... ! Oui, mon frère, il y a des hasards qui ressemblent parfois à des rendez-vous... »

. . . . .

Isabel ferme le petit carnet à spirale... Emotion, émotion ! quand tu nous tiens, tu nous tiens bien ! « Daniel, veux-tu goûter le thé, il me semble moins chaud à présent, suggère Thierry en avançant le tasse coquille d’oeuf vers ma bouche...

- Je ne dis pas non, mon cher Thierry. Après les émotions, il est temps de goûter les biens terrestres. Il est par ailleurs excellent ce thé au jasmin. Lors d’une prochaine occasion je me laisserai tenter par un thé vert ou un thé à la bergamote !

- Attends de découvrir le thé tibétain lorsque nous serons à Dali, surenchérit Isa, tu
m’en diras des nouvelles...

Et tout en savourant le bien-être qui s’est installé en moi, alors qu’un couple de jeunes mariés prend la pose pour la traditionnelle photo de mariage, je construis mentalement ce simple texte : « Un chemin qui passe, des arbres et des fontaines de fleurs qui regardent nos pas feutrés, une lumière qui diffuse sa clarté millénaire dans le fond de ma tasse de thé, un couple d’oiseaux mutins qui s’envolent vers l’horizon où je n’irai jamais, et mon ombre muette, et mon ombre nue, qui luit dans les rides du lac Cuihu et qui attend la caresse tranquille d’un cygne argenté qui serait Toi... »

. . . . .

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25

Retour page d'accueil