Ha ! le taxi, un authentique régal surréaliste... Il
ressemble à un pick-up américain qui aurait rétréci en
passant sous leau trop chaude dun car-wash mal
programmé ! Mais quimporte le moyen de locomotion à
partir du moment où lon peut entasser ma chaise repliée,
nos trois sacs à dos et le restant de nos bagages sur la
plate-forme vert pomme de cette extravagante fourgonnette. Isabel
et moi-même, on a juste assez de place, sur la banquette
arrière, pour caser nos deux charpentes doccidentaux (et
pourtant nous sommes loin de la taille « XXL de sieur Gulliver !
»).
La seule place vacante se trouve à la gauche du chauffeur :
Thierry sy installe justement . Et maintenant, en route,
taxi !...
. . . . .
Tout en se dirigeant vers le Kun Hu hôtel...
La population de Kunming compte environ 3,5 millions
dhabitants. La zone urbaine par sa densité de véhicules
et par son architecture, à dindéniables points communs
avec une métropole européenne. Néanmoins, ma première
découverte de la circulation puis du comportement enfiévré et
franchement exubérant des conducteurs de ce pays me
déconcertent autant quils minterpellent. Cest
quil y a des « quatre roues » qui soffrent
laspect balourd et lesthétique emphatique de ces
prototypes amplement inspirés du style «
Stalino-pékino-marxiste » qui eut son heure de gloire avant
quun certain mur de Berlin ne sécroule un jour de
novembre 1989 !... Plus loin, je remarque un héroïque tracteur
rouillé, pétaradant, dénué de garde-boue protecteurs et qui,
ma foi, est aussi essoufflé que lorsque jeus mes propres
poumons encombrés de mucosités impossible à décoller et que
lon dût pratiquer une trachéotomie. Ensuite, notre taxi
croise des charrettes tractées parfois par un cheval robuste,
vigoureux et fier comme Artaban - ou, parfois (et cest le
cas en ce moment) tracté par un pauvre bardot à la robe plus
décolorée et plus pelée que lillustre et momifié
Michaël Jackson. Enfin, et pour couronner ce très rapide
portrait esquissé à lemporte-pièce, il convient
dajouter : des pistes cyclables dune largeur de cinq
à six mètres sur lesquelles roulent - de gauche comme de droite
- des essaims hétéroclites de bicyclettes, de vélos, de
deux-roues, dans un concert continu de cliquetis de sonnettes ;
de klaxons hurleurs et de cris stridents ponctués de bruits
indistincts - et dans cette trépignante dissonance il y a des
paquets de poussière grise accolés à des volutes de fumée
bleuâtre qui, de temps à autre, ennuagent, momentanément, les
visages pressés des cyclistes et de certains passants qui
avancent au pas lent, au pas rythmé, dune pesante palanche
chargée de plateaux sphériques débordant dananas
dun jaune aussi vif, dun jaune aussi brillant que les
rayons indomptables du soleil qui jouent à cache-cache dans
cette multitude de personnes et de véhicules en perpétuel
mouvement...
Toutefois, comme me le fait pertinemment remarquer Isabel, la
Chine de 1997 nest plus comparable à celle quelle a
côtoyée il y a deux ans à peine. A mon oeil profane, à
monoeil néophyte, qui avale les images quil remarque
dun seul coup sans se donner la peine élémentaire de les
décortiquer (mais je suis légèrement vanné pour faire preuve
de plus dobjectivité), mon amie livre ses propres
réflexions qui ne réclament pas le moindre sous-titre . Silence
donc ! Clap moteur ; on tourne... :
- Je suis impressionnée de constater une telle évolution, un
tel changement . A Pékin ou à Shanghai je naurais pas
été surprise de voir autant de 4 x 4 et de monospaces ; mais
ici, dans la province du Yunan, jen reste franchement
bouche bée. Dailleurs regarde attentivement le bus jaune
à deux niveaux arrêté aux feux de signalisation, il a
sûrement été acheté à Hong-kong car le numéro spécifique
qui est inscrit sur le côté de sa carrosserie atteste bien
quil na pas vu le jour en Chine . Lors dun
passage par Hong-kong, jai fréquemment utilisé ces bus
comme moyen de transport.
- A coup sûr, tu as raison, Isabel, mais il y a encore pas mal
de voitures fabriquées dans les pays de lEst, dis-je, tout
en étant toujours titillé par les spasmes cinglants de ma
jambe...
- Tu nas pas tort Daniel. Mais, au train où vont les
choses, bientôt il ny aura plus que des voitures
semblables à celles des pays occidentaux. Dailleurs, on
croise énormément de jeeps et de modèles coupés de marques
japonaises et allemandes . Quant aux vélos, la Chine est le plus
gros consommateur de ces engins, mais je constate aussi
quil y a un nombre croissant de cyclomoteurs et de motos
rapides, nerveuses. Pour le début du siècle prochain, qui sait,
ils auront peut-être supplanté les traditionnelles bicyclettes
?
. . . . .
« Stop moteur ! » On passe à la séquence suivante, dit
Thierry en se tournant dans notre direction ; notre taxi se range
devant le Kun Hu hôtel . « Nous touchons au but ! »
. . . . .
Tous les goûts sont dans la nature...
(Jouvre ici les deux portes dune indispensable
parenthèse : « Dun commun accord, nous avons décidé de
loger dans des établissements bon marché. Notre compte en
banque nest pas vraiment celui de Crésus et, dans
loptique routarde qui nous tient tant à coeur, ce sera
plus dépaysant de dormir et de vivre à « la chinoise » tout
au long des jours à venir. Certes, il y a des hôtels de
catégorie supérieure comme le « Hollyday Inn » qui est,
paraît-il, le meilleur de la ville. Cependant les prix «
habituels » pour une chambre double, sont de 80 à 100 dollars.
Or, pour une chambre avec quatre lits, dans un hôtel bon
marché, le prix est denviron 30 yuans ! (1 yuan = 4 francs
belges). Et voilà pourquoi notre choix sest porté sur cet
hôtel qui comporte des « dortoirs » dont les chambres peuvent
disposer de deux à huit lits. Et je ferme illico presto ces deux
parenthèses afin de vous faire visiter les lieux... »
Imaginez une grande pièce rectangulaire tapissée de hauts murs
gris clair avec, dans chaque coin, de ce rectangle au sol dallé,
un lit dune personne... Ayez ensuite la vision poétique,
la vision romantique dun drap rose (enjolivé
doiseaux du paradis et rehaussé de fleurs exotiques
brodées) dun drap rose, donc, tendu sur un matelas... -
ah, oui, un matelas assez costaud par ailleurs! Formez
lidée, pour suivre, dune grosse couverture de laine
et dun édredon si épais que, même moi, qui suis le roi
des frileux, je ne risque pas de geler de froid. Envisagez dans
cette chambre une armoire basse à tiroirs multiples surmontée
dune bouteille Thermos dune contenance de deux litres
- aie ! Leau bouillie pour la préparation du thé est
brûlante ; vous êtes prévenus désormais !... Il me reste à
souligner quune fenêtre de grandeur moyenne est ouverte
sur un beau pan de ciel bleu et que ce beau pan de ciel bleu est
comparable à un appel vibrant pour gagner le large sans perdre
de temps. Et ceci termine la fin des visites. Ah oui, les douches
sont communes comme les « toilettes ». Mais, les hommes et les
femmes sont séparés... Pour les toilettes, me précise Isabel,
ou bien on ne respire pas le temps nécessaire de faire ce
quil convient de faire... Ou bien cest le pince-nez
obligatoire pour ne pas défaillir... !
Après toutes ces explications, jai perdu la notion exacte
de lheure... Je sais par contre que notre équipe de Tintin
est plus propre quun sou neuf car, près de vingt heures
après avoir quitté la Belgique, on a pu enfin se rafraîchir et
changer de vêtements de la tête aux pieds. Et comme on ne
désire point sentre-dévorer lun lautre, que
normalement la tombée du jour commence son entrée en scène,
cest, installés à la table dun café restaurant -
baigné de soleil - quIsabel nous fait une formidable
surprise qui se matérialise sous la forme dune bouteille
de vin rouge... !
- Daniel, je suis au courant que tu ne bois plus dalcool à
cause de ton estomac. Mais il y a des exceptions et tu ne peux
pas refuser de boire un petit verre pour fêter notre arrivée en
Chine et cette première soirée que nous passons ensemble ? De
toute façon, tu as dans la poche de ta veste, des comprimés à
croquer si tu as des problèmes dacidités... Je le sais
car javais préparé le coup avec ta maman !
Sacrée Isabel, quel aplomb ! Il est hors de question que je
refuse une pareille invitation ; juste ou pas Thierry ? Et puis
jassume pleinement les jolies aubaines que lon nomme
« exception ». Et sans se faire prier mon palais ravi et mes
papilles sevrées retrouvent la saveur divine, sublime dun
« Saint Emillion 1992 ! » Cest exactement la boisson
idéale qui formera un ensemble original et chatoyant (et peu me
chaut lavis des puristes) avec mon premier repas chinois :
Des morceaux de poulet émincé ; des légumes verts ; frits
(délicieusement croquants), une belle quantité de nouilles
brûlantes, et, pour aujourdhui, une sauce aigre-douce
teintée dun arrière goût surprenant de sauce anglaise...
Et, lorsque le soleil se couche dans lharmonie et
lémotion de nos trois destins unis, en ce moment où le
sommeil et la fatigue me gagnent ; la poésie, une fois de plus,
fait sa joyeuse entrée en mon coeur sensible...: « Si je
pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux !
Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! » Oui, cher Musset,
je suis conscient que maintenant je vais pouvoir déchirer mon
enveloppe corporelle et devenir ce monsieur qui passe! devenir ce
chinois avisé qui nous aide à monter les marches de
lhôtel...
. . . . .
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25