. . . . .
Mais je suspends ici ma rubrique cinéma car lAirbus A 310
vient de se poser sur lune des pistes de laéroport
de Francfort . Bousculade des passagers... Brouhaha deux rangées
derrière nous... Un bébé réclame son biberon... Et notre
assistance médicale, na-t-elle pas fait faux fond ? Mais
non ! Elle sera là dun instant à lautre ; stipule
le commandant de bord. Quelle organisation ! ponctuent en choeur
pour Thieery et Isabel qui s'occupent des bagages à main et du
coussin spécial (anti-escarre) qui ne me quitte pas dune
semelle. Sur ce, deux sympathiques préposés de
lassistance minstallent sur un siège étroit, pourvu
dun haut dossier et équipé dune double ceinture de
sécurité. Et hop ! on passe dans la travée presque aussi
facilement quun fil de laine dans le chas dune
aiguille à repriser. Descente des marches de la passerelle...
Tout fonctionne comme sur des roulettes ! Déjà, faisant le
guet, une « chaise roulante » appartenant à laéroport
nattend plus que mes deux fesses et, si le coeur lui en
dit, le restant de mon anatomie. Pendant qu'Isa place le coussin,
mon ami Thierry, retient, lui, par le truchement d'un léger
déclic de son Leïca, les images mouvementées de ce premier
transfert mené rondement et de main de maître . Encore le
passage indispensable par le bureau des douanes et nous
effectuons les mêmes manoeuvres de transfert (mais dans le sens
inverse) afin que notre trio de Tintin puisse gagner ses places
à bord dun Jumbo 747 de la « Thaï company ». Cest
de la sorte, mon cher Watson (comme dirait le célèbre Sherlock
Holmes), quune quinzaine dheures plus tard notre «
Très respectable Trio de Bourlingueurs » se retrouve dans la
salle des pas perdus de Bangkok où il attend impatiemment le
moment dembarquer dans le dernier coucou à réaction qui,
théoriquement, et dun seul coup de ses deux ailes de
géant, les déposera sur le tarmac de Kunming (Chine), où,
daprès mes sources bien informées il y régnerait un
climat quasiment printanier douze mois sur douze. Une folie mon
cher Watson, une vraie folie : « Du soleil toute lannée !
Pouvez-vous imaginer cela, vous, Londres par exemple, sans un
jour de smog ? Absurde, mon cher Watson, cest totalement
absurde... !
. . . . .
Ce qui nest pas absurde, mon cher Sherlock, cest de
demander à Isabel de consigner ses premières impressions dans
mon « Carnet de Route » Et sans se faire prier, Isa note ceci :
« 8 h 20 heure locale (03 heures 20 de chez nous). Nous serons
contents darriver. Daniel danse un peu sur sa chaise alors
que Thierry, toujours « impénétrable », lit la « Tribune de
Genève ». A-t-il conscience de lendroit où nous nous
trouvons ? »
. . . . .
Isabel fait allusion de « danse sur ma chaise ». Il sagit
dune plaisante litote car jai des contractures, des
spasmes violents et incontrôlables des muscles de la jambe
droite depuis le départ de Francfort . Ces contractions
involontaires me font gigoter comme si un diable exalté et
incorrigible résidait dans mon corps . «Est-ce douloureux ?
Oui, cest douloureux. Oui, cest pénible... Mais ces
spasmes indésirables mimportunent partout (de jour comme
de nuit) alors je fais bon coeur contre mauvaise fortune-du moins
dans la mesure de « mes possibilités ». Quant à Thierry,
malgré la fatigue (il a les traits aussi tirés que les nôtres)
il semble effectivement entièrement absorbé par sa lecture
helvétique...
. . . . .
Thierry... : Avec tes cheveux blonds paille de Petit Prince et
tes yeux rieurs dun bleu que je narrive pas à
définir correctement ; avec ton nez si fréquemment levé à la
pointe des étoiles comme sil cherchait à débusquer une
lointaine planète peuplée dextra-terrestres ; avec ton
flegme élégant et efficace digne de la Panthère Rose
lorsquelle se met en tête de participer puis, de gagner le
marathon de New York ; avec ton humour corrosif, déroutant,
proche de lesprit coquin du « Chat » de Philippe Geluck ;
avec ton côté discret, coquet, émerveillé, serviable - et
parfois involontairement maladroit tel le généreux personnage
romantique du couple damoureux de Peynet..., eh bien moi,
Thierry, qui te découvre au fil des jours, et ceci est
réciproque, je peux tavouer que tu es bien le Tintin
indispensable qui devait former lun des angles primordial
de notre « triangle damitié qui nest vraiment pas
un Triangle des Bermudes ! »
Mais Thierry, Thierry ! : « Le numéro de notre vol
sinscrit en lettres blanches et noires sur le tableau de
nos futures escapades . Dorénavant, sur lécran encore
vierge, encore intact de nos parcours et de nos trajets à
repérer, à explorer et à effeuiller de mille ou de cent
manières dissemblables, il ne manque plus à lappel qui
commence quune « seule chose... » Les protagonistes...
Autrement dit : Nous, mon cher Thierry..., nous, les
protagonistes!... »
Adieu donc journal ! adieu « Tribune de Genève... » Lao Tseu
disait : « Etre humain cest aimer les hommes, être sage
cest les connaître... ». Dès lors, à nous « La Chine !
» Apprendre et connaître une certaine Sagesse, cela vaut bien
un voyage lointain, sen doute?
. . . . .
Mercredi 16/04/97. Kunming - début de laprès-midi.
Enfin, je suis en Chine ! Enfin jy suis presque... A bord
du jumbo-jet, il ny a plus un chat, plus le moindre
passager ; hormis notre trio qui attend lassistance
médicale depuis un quart dheure... Isabel, avec un sourire
en coin, avec un sourire de miel, massure : « Daniel, tu
as voulu venir en Chine, eh bien, la Chine et les chinois... tu
vas voir ce quil en est ! » Ah, un militaire se pointe à
lhorizon, sexclame Thierry avec des accents de ténor
Toscan... Aussitôt on sinforme : « Lassistance
médicale va-t-elle arriver ? » La réponse est cinglante.
Tranchante comme le coupe-chou dun chasseur de tête du
Kalimatan : « Ici, en Chine, pas dassistance médicale !
» Après cette phrase essentielle mais laconique, lapidaire, le
militaire, un tantinet hautain, effectue un impeccable demi tour,
et sans se tourmenter il nous laisse le bec dans leau. La
tête dIsabel mérite une photo : ses jolies prunelles sont
deux boules de lotto dont les numéros se sont transformés en
éclairs orangers auréolant deux Jupiter cramoisis de colère...
Pas question pour autant de se résigner. Et quoi encore ? Non
mais !... Et de lahurissement on passe à laction. De
plus, un steward (venu de Dieu sait où ?) propose son aide. Sur
ce, Thierry me prend sous les bras et lami thaïlandais
soulève mes jambes. Isa, pour sa part, se charge de tout notre
barda (sacs contenant le matériel photo ; un autre du type
fourre-tout que je trimbale constamment sur mes genoux - et, bien
sûr, mon sempiternel coussin).
En moins de temps quil men faut pour écrire cette
phrase, je suis assis sur le siège dune lourde chaise
roulante chinoise qui - par quel savoureux miracle ? poireautait
à deux pas de la passerelle. Alors que mes compères
daventures prennent le chemin normal, obligatoire,
quempruntent les passagers valides ; moi, véhiculé par le
prévenant stewart, je suis aussi gai et de bonne humeur
quun pinson échappé de sa cage . « Oui, cette fois, je
suis bien au pays de Ming et de Confucius ! Malgré le manque
évident de sommeil ; malgré ces spasmes dans ma jambe droite
qui semble sans arrêt vouloir donner des coups de pied dans un
ballon imaginaire ; malgré lincident avec ce militaire
plus fermé et plus austère quune moule atrabilaire, eh
oui, je suis pleinement heureux dessayer de transformer mon
rêve impossible en une réalité compréhensible et accessible
pour « Toutes et pour Tous ! » Et pendant quun vent
fripon, un vent frivole apporte son indéniable contribution à
mon Bonheur (sans sa présence la chaleur serait accablante -
même à cette altitude de 1.900 mètres) je pense à la phrase
de Monseigneur Gaillot : « Avance et tu deviendras libre ».
. . . . .
Nayez aucune crainte Monseigneur, javance !
javance !... Dailleurs me voici au bureau où
lon vérifie les passeports. Avant tout, une douce envolée
de tendres bisous pour les quatre joues dIsa et de Thierry.
« Daniel, je suis contente que tu sois avec nous car je
commençais à mimpatienter », grommelle Isabel à mon
oreille. Mais que se passe-t-il à tribord de nos confidences
?... Un jeune gars, affublé dune chemise blanche et
dun pantalon vert olive, tient dune main mon
passeport tandis que de lautre il se tapote le dessus de la
tête... Mille sabords ! que signifie cette bizarre gestuelle ?
Cest que je nai pas en poche mon décodeur
Champollion . De plus, avec mon anglais scolaire, on nest
pas prêt de sortir de laéroport de Kunming... Tout à
coup, Isabel éclate dun rire franc... Cest la
meilleure de lannée, dit-elle, le gars, ici, me demande si
tu as toute ta tête... Si tu nes pas fou ! Dis, Thierry,
à ton avis... quelle réponse dois-je lui donner ? Tonnerre de
Brest ! me revoilà plongé dans le « Lotus Bleu » lorsque
Tintin se voit à deux doigts davoir la tête décapitée
par un pauvre fou opiomane... Quimporte cette facétie.
Cette farce digne du mamamouchi de Molière ! Je suis loin
dêtre choqué par ce malentendu. Je noublie pas que
je suis dans un autre monde. Et si Je lavais perdu de vue
fut-ce un instant, la foule compacte, en cercle autour de notre
trio me le rappellerait immédiatement. Jai cependant
appris quelques mots en chinois : « ni hau » (bonjour) et «
syè syè » (merci). Aussi jassocie cest deux
expressions puis jajoute un sourire direct, sincère et
chaleureux à mon interlocuteur ; et, clac ! clac ! clac ! les
pages blanches de nos passeports sont dûment estampillés
dun patchwork didéogrammes vermillon signifiant que
le « Céleste Empire » accepte notre présence pour trois
mois...
A présent, « lavenir en préparation » cest un
taxi pour nous conduire au « Kun Hu »
hôtel...
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